De la sérénité à l'angoisse
L’angoisse,
pas sans rapport à la vérité
Après une
séance particulièrement difficile, un patient de Jacques Lacan hésite à le
quitter. Il s’accroche à la main de son analyste : « Mais enfin docteur, j’ai
de l’angoisse ! ». A quoi Lacan lui répond : « Mon cher, l’angoisse n’est pas
une maladie. Il vous faut comme tout le monde apprendre à vivre avec. »
L’anecdote est parlante. Elle appartient au domaine analytique, thérapeutique,
mais tout aussi bien existential. Dans son ouvrage Inhibition, Symptôme et Angoisse
Freud rappelle que l’angoisse est sans objet défini (Objektlosigkeit),
contrairement à la peur qui est focalisée sur un danger. Mais l’angoisse est
une irruption dans l’inconnaissance générale où nous tenons notre propre vie,
pas nécessairement psychopathologique. Ce n’est pas sans rapport avec l’analyse
du phénomène de l’angoisse chez le penseur Soren Kierkegaard, qui fait de
l’angoisse « le vertige de la liberté ». Ce n’est pas quelque chose qui vous
effraie, mais le rien, l’absence de barrière entre vous et le monde, ce monde
tel qu’il est. Lacan traite la question de l’angoisse en lui donnant toute son
importance en psychanalyse, puisqu’il y consacre une année entière
d’enseignement en 1962-1963. Le Séminaire Livre X. L’Angoisse éclaire le
point de vue du psychanalyste français sur l’angoisse entendue comme « signal
du réel » mais aussi « signe du désir » – le vrai. Dans l’ignorance et
l’endormissement, gouverné par l’automatisme de la pensée et du mode de vie,
pas d’angoisse. Celle-ci, bien qu’elle ne soit pas considérée comme désirable
ou agréable, est le signe d’une vérité plus grande qui ne demande qu’à se faire
jour et vient bousculer les habitudes, ouvrir, souvent malgré soi, vers le
large. Lacan insiste et affirme en 1970 que dans l’angoisse « nous ne sommes
pas sans un rapport avec la vérité » car l’angoisse est « l’affect central,
celui autour de quoi tout s’ordonne. »
En général, on refuse l’angoisse et on croit qu’une existence humaine réussie
consisterait à vivre dans la sérénité. On cherche une forme d’existence où l’on
serait plutôt à l’aise. On parle, on fait des choses, parfois stressés,
pressés, bousculés, mais au fond il n’y a pas de risque. On ne parle pas
vraiment, on bavarde ; on n’a pas de vrais problèmes insurmontables, on les monte
en épingle pour s’occuper et remplir sa conversation, avec les autres ou
soi-même. On agit à moitié, sans trop y croire, les relations, le boulot, on
fait aller. La plupart des gens trouvant que tout est très bien ainsi. Or la
pratique de la méditation et l’engagement du Bouddha révèlent que ce n’est pas
le cas.
Le Bouddha quitte la sérénité
Le Bouddha vivait dans un palais où il était supposé demeurer inatteignable,
protégé des malheurs de la vie. Néanmoins, la découverte du Bouddha est
l’angoisse devant le tragique de l’existence, la vieillesse, la maladie et la
mort. Le monde contemporain, par une mise à distance effrénée des vérités
pénibles de la vie, se plait dorénavant à croire que ce lot d’épreuves peut
être évité, repoussé, oublié. Ce ne sont que des accidents, des ratés dans la
gestion technique mondiale. Nous avons tant de gadgets pour éloigner l’angoisse
désormais, la société en fabrique sans cesse de plus sophistiqués, et l’échec
est tellement colossal… Les bouddhistes doivent redoubler de vigilance. Car la
méditation si elle est mal comprise comme une recherche d’une plus grande
maîtrise de soi, d’un refoulement de ses affects douloureux, d’une mise à
distance de l’angoisse, participe de cette pente.
Or la découverte du Bouddha ne contient aucune promesse. Il commence son
enseignement par la première noble vérité de la souffrance. En ce sens, le
hinayana est absolument indépassable. C’est vrai, ça a été vrai, ce sera
toujours vrai : la roue grince, duhkha. Aucune chance d’échapper à la
douleur d’être mortel, habité par une fragilité et une finitude qui nous
débordent de toutes parts. Chögyam Trungpa aimait à le rappeler, ici dans Jeu
d’illusion. Vie et enseignement de Naropa : « Le problème consiste à
adopter l’attitude selon laquelle la douleur doit disparaître et qu’à ce
moment-là ce sera le bonheur. C’est la croyance erronée qu’on cultive. La
douleur ne s’en va jamais, et nous ne serons jamais heureux. C’est ça la vérité
de la souffrance, dukhka satya. La douleur est toujours là ; on ne sera jamais
heureux. Il existe donc un mantra pour vous. Ça vaut le coup de le répéter.
Vous disposez désormais de la première initiation : vous avez un mantra ». La
croyance aveugle dans le « droit au bonheur » qui nie les aspects douloureux de
la vie, en mettant l’angoisse de côté comme n’étant pas une vérité spirituelle,
se fourvoie.
L’angoisse réveille
L’angoisse est nécessaire. C’est à ce tournant qu’on attend généralement le
bouddhisme, qu’il est alors aisé d’étiqueter « pessimiste » car il parle de la
souffrance et l’élève comme vérité – et non pas une petite vérité en passant,
sur laquelle il ne sera plus nécessaire de revenir une fois dite – une vérité
noble. Considérer le bouddhisme comme pessimiste est fallacieux. C’est la
recherche du confort qui est un poison d’après le Bouddha, c’est cela n’avoir
aucune confiance dans la vie, en jetant le bébé avec l’eau du bain, la grandeur
avec la fragilité, la vérité avec la souffrance. C’est, aussi curieux que cela
puisse paraître, la sérénité qui nous étouffe le cœur. Qui l’étreint et le
contraint à se faire chaque jour plus petit, plus endormi. L’éveil du Bouddha
est aux antipodes de cette attitude. Quitter le palais et la route toute tracée
pour marcher sur une voie qui reconnaisse l’angoisse au lieu de la nier, voilà
l’exemple qu’il nous a laissé.
La vérité du dharma est irréductible à la sérénité, elle est bien plus vaste.
C’est d’ailleurs très frappant qu’une pensée à ce point sensible à l’angoisse
humaine ait été ravalée au rang de la sérénité la plus mièvre. Les
enseignements bouddhiques sur l’ego, les trois poisons, la souffrance, la ronde
des existences dans le samsara, tout cela est fait pour nous plonger
dans l’angoisse la plus vive, nous réveiller ! Et non nous conforter dans le
fait que tout va bien se passer. L’angoisse en ce sens est synonyme de
lucidité, d’intelligence, elle nous plonge la tête dans l’eau salutairement
sobre de la prajna, elle tranche le voile des faux-semblants éthérés. La
pratique de la méditation est faite de moments d’épreuve intenses, mais parfois
dans cette épreuve quelque chose d’immense se donne. Ces épreuves que nous
traversons dans la méditation sont autant de manières de nous rappeler que le
monde est plus grand que toutes nos fabrications, que toutes nos compréhensions,
nos conceptions. Citons pour finir Lacan dans le chapitre intitulé, ce qui
devrait en ravir plus d’un, « Les paupières de Bouddha » du séminaire L’Angoisse
: « Au reste, en droit, chacun de vous est un Bouddha – en droit, parce que,
pour des raisons particulières, vous pouvez avoir été jeté dans le monde avec
quelque boiterie qui fera à cet accès un obstacle plus ou moins irréductible. »
Le reconnaître est déjà s’engager sur la voie et retrouver, à travers
l’angoisse, la vérité de son être. Ces propos sur l’angoisse paraissent à
première vue paradoxaux, car la méditation, comme la psychanalyse, sont
dorénavant coupées de leur vocation première, qui est d’éveiller celui qui
souffre à sa vérité, et non de l’endormir. La première noble vérité est-elle
complètement oubliée ?
Nicolas D'Inca psychologie-meditation.blogspot.com
Sources
Sigmund Freud, Inhibition, Symptôme et Angoisse, PUF, 2005
Jacques Lacan, Le Séminaire Livre X. L’angoisse, Seuil, 2005
Fabrice Midal, enseignement public « De la sérénité à l’angoisse », inédit
Chögyam Trungpa, Jeu d’illusion, Seuil, 1997
Bouddhisme Actualités, N°124, mai 2010.



