La méditation au risque de la philosophie
«
La terre et l’air du pays, le cœur des mortels et les habitants de ciel, tout
doit être ouvert, c'est-à-dire à la mesure de l’esprit. » Martin Heidegger, Approche
de Hölderlin
« La méditation ne consiste pas seulement à ne "rien" faire, mais
aussi à faire rayonner son ouverture au monde. » Chögyam Trungpa, Le cœur du
sujet
Ce post est emprunté à la newsletter de Fabrice Midal, qui explique le sens du
travail à la croisée de la méditation et de la philosophie, thème du week-end à
venir "Etre ouvert à soi, aux autres et au monde" les 18 et 19 juin
2010 à Paris.
Sortir du cadre
Il y a quelques semaines, je suis parti faire une retraite. C’est un moment
important de l’année, où je me confronte de manière très directe à la solitude
et à l’intensité de la pratique. ?La
méditation est
parfois décrite comme un geste d’hygiène de l’esprit. Certes, comme il est bon
de se laver les dents ou de faire un peu d’exercice, entrer en rapport à son
propre esprit, par la pratique de la méditation, permet de trouver ce fil de
confiance et de stabilité au cœur du tumulte des émotions, des angoisses et des
difficultés que nous rencontrons tous. ?
Mais la pratique est, de façon plus profonde encore, une aventure et une façon
de faire de son existence une aventure. ?Nous
vivons trop souvent notre vie comme si elle était une autoroute. Tout y serait déjà
tracé. A cause de la peur, du manque de courage et surtout des petites
compromissions, des petits renoncements, du manque de vision, nous vivons une
existence qui ne nous ressemble pas vraiment. Nous avons parfois même alors le
sentiment diffus que nous vivons à côté de nous. ?Nous
pouvons accomplir des projets qui succèdent à d’autres projets — le sens profond de tout ce
que nous faisons fait défaut.?La pratique de la méditation
implique de vivre son existence comme une aventure, comme une façon d’entrer
dans l’inconnu. Nous y découvrons des visages de soi, des paysages du réel et
des états d’être tout à fait étonnants. ?
Etrangement, la plupart des hommes comprennent l’aventure comme impliquant de
prendre des potions hallucinogènes, de consommer des plantes en Amérique du Sud
ou de façon plus commune de voyager dans des pays étrangers. ?Mais,
ce ne sont, dans la plupart des cas, que des formes sophistiquées de
divertissement. Rien de grand, de réel ne s’est ouvert. ?Des expériences vécues intenses n’ont strictement rien de commun
avec des expériences authentiquement spirituelles. Les premières ne sont que
des confirmations de notre existence, des manières de se centrer sur
soi-même-et-encore-soi-même. Les secondes nous font entrer de façon très
décisive dans cette ouverture où soi, les autres et le monde se montrent
vraiment. Une ouverture qui déplace notre manière d’être et remet tout en
question.
C’est frappant. Les gens qui reviennent de leur voyage au bout du monde, vous
montrent les photos qu’ils ont prises, et qui ne montrent rien de vivant. Nous
n’y voyons que des images que nous connaissons par avance, que nous avons déjà
vues dans tous les livres et les magazines. Ils ne sont pas sortis du cadre de
leur esprit. Ils ont juste déplacé le cadre dans d’autres paysages. Ils
confondent la nouveauté du paysage, avec la véritable découverte d’un inconnu. ?La vraie aventure consiste à toucher au cadre de nos habitudes, de nos peurs,
de nos idées reçues, de nos conformismes. ?Or
toucher au
cadre, en prendre conscience, en être moins prisonnier, se libérer de nos
œillères, impose une discipline et un travail réel.
Apprendre à méditer...
La méditation, dans sa rigueur et sa beauté, est une ressource précieuse pour
regagner cet espace ouvert où il est possible d’entrer en rapport à soi, aux
autres et au monde — de manière réellement neuve.?Le
cœur du projet de Prajña & Philia est, pour cette raison, de présenter la pratique
de la méditation, non comme une forme religieuse qui nous enfermerait dans des
certitudes mais comme une façon directe et simple d’ « ameuter la vie » pour
reprendre l’expression du poète Antonin Artaud.?
Comme l’écrit le poète allemand Johan Peter Hebel, (1760-1822) : « Qu’il nous plaise ou non
de nous l’avouer, nous sommes des plantes qui ont besoin de racines pour sortir
de terre afin de pouvoir fleurir dans l’éther et porter des fruits ». ?La méditation est aujourd’hui, au XXIe siècle, la voie royale pour retrouver un
ancrage qui donne cette confiance fertile et nous permette de croître.
Pour vivre et penser autrement
Mais la méditation nous conduit aussi à penser et à vivre autrement. Elle n’est
pas un enfermement dans une tour d’ivoire, mais un risque soutenu de s’ouvrir
et de reconnaître l’ouverture au cœur du monde. ?Elle
trouve son
sens en tant qu’elle nous fait remettre en question nombre d’évidences,
d’habitudes et de comportements. Qu’elle nous libère. ?Plus
décisivement encore, elle nous fait questionner les implicites de nos cadres de
pensée.
Le week-end de méditation qui aura lieu le vendredi 18 et le samedi 19 juin,
voudrait tenter d’approcher la méditation dans ce risque profond qu’elle
contient. Et pour tenter de penser plus avant cette ouverture, nous aurons la
grande joie de recevoir le philosophe Hadrien France-Lanord, qui accompagne
l’existence de Prajña & Philia depuis sa fondation.?
Dans le précédent week-end organisé à Paris, autour de Et si de l’amour on
ne savait rien?, j’avais eu le plaisir de recevoir Michel Cazenave et
l’helléniste Jean-Paul Savignac, de confronter le chemin pour retrouver l’amour
qui se déploie à partir de la pratique de la méditation (au cœur de mon propre
engagement) à deux grandes traditions de l’Occident. C’était, de l’avis de
tous, un moment fort. Ecouter en grec ancien la poésie de Sappho dans un
séminaire de méditation, ouvrait le cœur à l’essentiel et donnait à la
méditation une plus grande ampleur. ?
L’enjeu de ce week-end du mois de juin à Paris est en un sens plus ambitieux
encore : approcher la responsabilité de la méditation dans notre monde pour
changer notre rapport à tout ce qui est et en faire l’espace d’une aventure
considérable qui s’attaque non seulement au cadre étroit de nos propres
enfermements mais aussi à ceux de notre propre temps et de notre civilisation.
Nous n’avons, en réalité, à l’âge de la globalisation et de la dévastation, de
la haine de la terre, pas d’autres possibles. ?Mais comme le souligne Martin
Heidegger : « Il est difficile, je l’avoue, de se débarrasser des représentations
d’une tradition de 2500 ans ». Or telle est la tâche que nous avons à
accomplir. ?Je n’enseigne pas la méditation
pour permettre
de perpétuer l’ignorance qui détruit notre monde, mais au contraire pour nous
en libérer.
Nicolas D'Inca psychologie-meditation.blogspot.com



