La vie parfaite
Les mystiques sont des gens qui prennent le large, et c'est ce que la
psychanalyste Catherine Millot s'attache à montrer dans son ouvrage "La vie
parfaite", Gallimard, 2006, L'infini. La critique de livre qui suit est parue
dans Psychiatrie Française
N°1/2008.
Le beau livre de Catherine Millot entraîne le lecteur dans un
essai sur la mystique. Elle tisse une œuvre qui trouve son unité grâce à
l’écriture élégante de l’auteur, à travers trois portraits de femmes. Leur point
commun est une intense expérience de Dieu et de la liberté. L’ensemble se
découpe en trois essais dont l’importance va décroissant. Le premier, offrant le
titre au recueil « La vie parfaite », est consacré à Jeanne Guyon, grande
mystique française du XVIIe. Le second titre « Une merveilleuse volonté
d’inanité » reprend un mot de Bataille au sujet de Simone Weil, tout à la fois
communiste, chrétienne et philosophe française majeure du XXe. Enfin « Waste
Land » présente la personnalité d’Etty Hillesum, jeune intellectuelle juive qui
connaît « Une vie bouleversée » alors qu’elle s’ouvre à l’amour et que le
nazisme envahit la Hollande.
Gelassenheit, laisser-être ou encore
abandon, dit notre auteur Catherine Millot. Un « simple acquiescement » dit
Madame Guyon à son plus célèbre disciple, Fénelon. Ce thème guyonien de l’«
acquiescement simple (…) qui est du fond du cœur » est le fil rouge de
l’ouvrage. Le lien entre les trois femmes, aux vies pourtant si disparates, est
palpable : elles vivent l’amour de Dieu en leur cœur. Madame Guyon est une des
plus grandes mystiques chrétiennes françaises. Aujourd’hui injustement méconnue,
en raison même des procès diffamatoires qui visèrent à la réduire au silence –
Bossuet en ce sens hélas fit beaucoup. Il est délicat en quelques lignes de
retracer un parcours spirituel si dense. L’auteur elle-même y consacre une
centaine de pages, présentant les évènements de la vie de Mme Guyon, sa beauté,
son mariage précoce et malheureux à un homme bien plus âgé, ses enfants, la
maladie qui la défigure, la mort de ses proches et enfin la haine qui entoure sa
réalisation spirituelle. Mais l’essentiel est ailleurs, et les raisons
psychologiques qui amèneraient Guyon à devenir qui elle est sont inadéquates à
rendre compte de son accomplissement. C. Millot elle-même semble chercher
au-delà, dans la parole même de la sainte. « Son témoignage nous confronte à
l’énigme d’une réalisation subjective dont nous avons perdu les clefs ». La
beauté de cette femme, son courage et sa foi inébranlables, réside en ce qu’elle
sent sa vie ne pas lui appartenir et accepte de s’abandonner corps et âme à
Dieu. Sa voie est celle de l’amour et va au-delà du simple renoncement chrétien
; elle le radicalise dans un dénuement toujours plus grand, afin de s’ouvrir à
la présence divine. L’auteur cherche à retracer ce parcours, citant abondamment
Jeanne Guyon et ses contemporains, parmi lesquels Fénelon, si différent d’elle,
son plus fervent disciple. Guyon écrit à ce sujet « Le miracle est que la
rencontre eut lieu ». Elle se donne pour tâche de détruire la raison humaine
afin d’établir la sagesse de Dieu. Quant à Fénelon, sa thèse forte est que le
pur amour de Dieu pouvait conduire au sacrifice consenti de son propre salut
éternel. Maur de l’Enfant Jésus a ouvert la voie à ce qui sera la tâche de
Jeanne : « Rien n’est si difficile à soutenir à la créature que l’immensité
divine : ce poids lui est insupportable. » La grandeur de cette doctrine décriée
à tort par le conformisme religieux ressort ici, loin d’un dolorisme mais dans
une véritable passion de vivre. Le livre de Catherine Millot a le mérite de
rappeler à la réflexion ces thèmes tombés en désuétude malgré leur importance
spirituelle. Louis Cognet dans le Crépuscule des mystiques, décrit la France du
XVIIe dans un « bourgeonnement de sainteté ». Mais la fin du siècle voit
l’apogée et le déclin de la tradition mystique. Guyon est embastillée, les
écrits de Fénelon sont condamnés par le pape. C’est le « procès de la mystique »
elle-même qui a lieu. On assiste à une caricature d’accusation de « quiétisme »,
forgée de toutes pièces. Guyon, pourtant irréprochable, est attaquée sur le
terrain des mœurs, mais c’est l’oraison qu’on cherche à discréditer, la prière
silencieuse qui repose dans l’espace et l’ouverture de Dieu. C’est toute la
gravité de la situation, dont Fénelon saisit clairement les enjeux : avec sa
condamnation c’est l’amour désintéressé qui est proscrit. « On veut réduire tout
l’amour au désir d’être heureux » écrit-il en janvier 1699. L’actualité de son
analyse est frappante. C. Millot commente : « En France, la tradition mystique
fut rompue. Retournée à l’état sauvage, Janet la retrouva dans les salles
d’hôpital ». La psychiatrie comme réponse moderne à la « folie » mystique, ce
dont l’auteur ne parle pour ainsi dire pas. Les références à la psychiatrie sont
absentes et à la psychanalyse discrètes, même si elle cherche à préciser quel
pourrait être le régime de désir ou de jouissance de ces femmes. Elle
s’intéresse plus à la cohérence interne de la pensée de ses inspiratrices,
auxquelles elle voue une admiration qui confine parfois, dans l’écriture, à
l’identification. Ainsi nous dit-elle « Qu’est-ce que la vie sans ego, la vie
sans moi ? L’immensité, c’est aussi la liberté. (…) La liberté, c’est d’être au
large, d’être élargi à l’infini. ». Après 5 ans à la Bastille, la persécution se
lasse, Madame Guyon libérée s’établit à Blois, avec quelques disciples Anglais
et Allemands. Elle laisse un magnifique testament spirituel de ses dernières
années où malgré les peines extrêmes « tout est Dieu ».
Quelques siècles
plus tard en France, une autre femme cherche à s’abolir elle-même au profit de
Dieu. Simone Weil est plus célèbre pour ses écrits philosophiques ou ses
activités militantes, mais son parcours spirituel paradoxal est d’une force
exemplaire. Issue d’une bonne famille juive, elle se tourne vers le
christianisme. Philosophe de l’ENS, la « vierge rouge » n’adhère jamais au parti
communiste malgré ses activités parmi les syndicalistes révolutionnaires. Elle
tente de penser l’aliénation du travail et la servitude. Elle en fait l’épreuve
dans ses chairs même : l’usine. Elle partage la condition des plus malheureux,
en faisant face à la perte de dignité humaine des « esclaves de la machine
moderne ». La curiosité de Simone Weil était passionnée et s’exprimait par tout
son corps et son regard avide, nous dit Catherine Millot, cette curiosité
insatiable qui la pousse à comprendre de l’intérieur la souffrance de son
siècle. Son rejet de la féminité est évoqué mais surtout sa passion pour la
vérité. Elle était « d’une authenticité à faire peur ». Simone comme Jeanne va
au-delà d’un simple détachement chrétien, et fait preuve d’une inflexible
volonté de disparaître. « Si la douleur fut la brèche par où s’engouffra la
beauté, celle-ci fut à son tour la voie royale du divin. », à quoi Millot ajoute
« ce qu’elle aime dans la beauté, c’est la puissance du réel ». Au-delà de la
volonté, valeur maîtresse du XXe siècle prophétisée par Nietzsche, Simone Weil
travaille la réceptivité, la présence réelle, l’ouverture de l’espace. Il y a
plusieurs thèmes centraux dans le livre, le dépassement du moi, le consentement
absolu, le réel ; et le vide. « Le vide est primordial. Dieu est le vide » dira
Weil, qui cherche à tout consommer dans son désir héroïque d’atteindre « le pays
pur, le pays respirable, le pays du réel. » Tout abri lui est insupportable,
après avoir fui la France pour l’Amérique, elle rejoint Londres dans l’espoir de
regagner les territoires occupés. L’auteur parle de « l’anéantissement du moi,
condition traditionnelle de l’union mystique ». Simone entend se défaire des
besoins, des désirs, dans une ascèse extrême car « il n’y a pas de degré
intermédiaire possible pour moi entre le sacrifice total et la lâcheté. », ce
qu’elle radicalise dans cette formule en forme de condamnation « la pureté
totale ou la mort ». Après un bref séjour à Londres, épuisée par les travaux
physiques, affamée à l’extrême, exilée, ne pouvant rejoindre la France occupée,
elle se laisse gagner par la mort.
Simone Weil disait « il faut la
sainteté que le moment présent exige », alors que sa contemporaine Etty
Hillesum, dont l’œuvre est certes moindre, réalise dans les faits ce souhait. Le
début de l’essai qui lui est consacré, comme du journal de cette jeune femme,
est par trop psychologisant. En effet, elle ne va pas au bout de sa jouissance
sexuelle, elle connaît l’ambivalence, le transfert massif sur son « psy »
jungien qui pratique la lutte thérapeutique au corps à corps… Mais Etty est dans
une quête de la Femme, de sa propre féminité, ce qui est intéressant car pour
Guyon comme Weil, la chair est dédaignée. Progressivement pour la première,
d’emblée pour la seconde semble-t-il ; alors que la sensualité est une voie de
découverte pour Hillesum. Elle connaît un passage de l’avidité au laisser-être,
de la possession au renoncement. Elle comprend que « cette peur de ne pas tout
avoir dans la vie, c’est elle justement qui vous fait tout manquer ». Son
parcours est fulgurant, pressé par le temps qui se condense vers l’imminence de
la « solution finale », l’assassinat techniquement organisé dans lequel elle
périt comme tant de Juifs d’Europe . Elle ressent la guerre et la destruction de
son époque comme lui appartenant en propre, comme n’étant pas extérieure mais au
contraire le reflet de son « champ de bataille » intérieur. C’est là qu’elle
s’emploie à trouver la paix, en travaillant dans l’intimité du mal. Elle sert un
temps au camp de déportation de Westerbork, d’où elle-même sera expédiée vers la
mort avec sa famille. Elle s’emploie à vivre les jours qui restent tout en
regardant la vie en face puisqu’« il faut oser faire le grand bond dans le
cosmos ». Dans cet intense foyer de la souffrance humaine, elle se trouve
au-dessus de l’abîme et elle témoigne. Elle comprend « qu’écouter et se taire
ouvre une clairière ». La vie toute nue, c’est la vie parfaite écrit Catherine
Millot, qui retrouve son fil. La voix simple et limpide d’Etty qui se sait
condamnée nous parvient du camp par une ultime lettre :« On s’oublie soi-même et
c’est fort bien ainsi. »
Malgré une interprétation analytique aussi brève
qu’insistante en fin de volume, l’auteur elle-même ne semble pas voir la clef de
la compréhension de ces trois destins de femmes dans une oralité excessive ou
une jouissance féminine au sens lacanien. Nécessité éditoriale ou obligation
formelle peut-être d’une conclusion, la psychanalyse qui jusqu’alors était
plutôt discrètement à l’écoute du phénomène mystique se met à parler et à
expliquer, sans toutefois convaincre. On peine parfois à se situer, entre
l’admiration toute légitime pour la grandeur d’âme d’une sainte moderne,
l’explication psychologique de ses agissements, l’interprétation analytique de
sa position subjective. Catherine Millot s’interroge sur le dépassement de
l’aliénation propre au moi imaginaire et au sujet du langage, sur la possibilité
d’une place véritable pour le sujet, « sans ego » dit-elle, acéphale pour
reprendre Bataille ; mais la naissance du sujet n’est-elle pas précisément
structurale ? N’est-ce pas la folie plus encore que la liberté que ne plus
reconnaître le principe de plaisir mais son au-delà, la pulsion de mort ? Elle
pousse parfois jusqu’à établir un parallèle entre la direction des âmes et celle
des cures psychanalytiques. Dès lors, quid de la psychanalyse ? Où se
situe-t-elle par rapport à la religion, à laquelle on reviendrait finalement par
les chemins plus obscurs et moins fréquentés de la mystique ? L’ouvrage est
d’une érudition certaine, à souligner comme une de ses qualités. La vie de ces
trois femmes, leur œuvre est bouleversante et mérite de s’y attarder. Cependant,
le caractère allusif de l’interprétation proposée laisse supposer que l’auteur
pourrait se satisfaire de la citation reprise par Etty Hillesum à la fin de
l’essai qui lui est consacré, au sujet de ces femmes emplies « d’une félicité
intérieure mystérieuse, impossible à élucider totalement. ».



