Les pouvoirs de la méditation
Le Nouvel Observateur fait sa une de couverture
(numéro 2372 du 22 au 28 avril 2010) sur la méditation comme nouvelle forme
thérapeutique acceptée par la science, hors du domaine strictement spirituel.
Les techniques MBSR et MBCT inspirées des travaux de Jon Kabat-Zinn sont à
l'honneur. Une telle reconnaissance médiatique de la pratique méditative est un
événement. Pour fêter cela voici reproduit l'article principal du dossier
spécial méditation, par Ursula Gauthier.
Connaissance de soi, thérapie antistress, sagesse... Voici que se développe
une nouvelle façon de faire le vide et de se concentrer sur l'instant. Hérité
des pratiques orientales mais validé par la science, cet art de méditer séduit
désormais intellectuels et cadres suractifs.
Quand vous entendez «méditation », avez-vous tendance à penser ashram,
Katmandou, zazen, temple tibétain, musique planante et fumée d'encens ? Pour la
plupart d'entre nous, la méditation reste en effet marquée par la grande vague
exotique des années 1960 qui a vu son apparition sous nos latitudes. Peu
importe l'étonnant succès rencontré depuis dans les monastères d'Europe, où on
ne compte plus les bénédictins ou les carmélites qui ont adopté ces méthodes
avec ferveur. Ni l'installation durable dans nos paysages de communautés de
bouddhistes convertis, avec leurs temples, leurs monastères et leurs
congrégations. La méditation continue encore d'être ressentie par le plus grand
nombre comme «bizarre», «venue d'ailleurs». Mais les choses risquent de changer
rapidement. Cinquante ans après son irruption, la méditation s'est en effet
imposée dans un milieu a priori peu propice aux spéculations mystiques : le
monde hospitalier. Le mouvement a débuté il y a une vingtaine d'années en Amérique
du Nord sous l'impulsion de médecins et des scientifiques intéressés par ses
effets thérapeutiques. L'une de ses versions baptisée mindfulness - « pleine
conscience » est aujourd'hui pratiquée dans 250 hôpitaux et cliniques. La
France commence seulement de s'y mettre.?
« C'est un besoin désespéré de ne pas me laisser écraser par une maladie
incontrôlable qui m'a poussée vers la méditation, écrit Rose M. sur un forum
consacré à la fibromyalgie, une affection extrêmement invalidante accompagnée
de fatigue constante et de douleurs dans tout le corps. J'avais entendu parler
de l'effet du mindfulness sur la douleur chronique, j'ai trouvé sur internet
des exercices gratuits. Je pratique depuis trois ans, et je compte bien
continuer car la méditation a tout changé pour moi. » Rose M. raconte comment
elle ajoutait jadis « la souffrance à la douleur» en luttant sans cesse contre
elle-même, en étant «folle de rage » contre ce corps qui la trahissait. Elle
vivait dans la plainte, la rancoeur et l'amertume d'avoir perdu sa vie d'avant,
sa santé, sa carrière. «La méditation m'a appris à écouter les craquements de
mon organisme avec attention et douceur, à travailler avec eux plutôt que
contre eux et, du coup, je sais apprivoiser la douleur. Elle m 'a appris aussi
à vivre dans le présent, au point que je me demande si au fond je n'y ai pas
gagné... »?
Aux Etats-Unis, plus de 10 millions de personnes déclarent pratiquer
régulièrement une forme de méditation, soit deux fois plus qu'il y a dix ans.
La plupart d'entre elles ne choisissent pas un gourou pour les guider dans les
arcanes. Elles sont initiées dans les écoles, les hôpitaux, les
administrations, les grandes compagnies, et jusque dans les cabinets d'avocats
et les prisons.?La recherche
n'est pas en reste. Le NIH, Institut national de Santé américain, a
financé en 2008 plus de 50 études - contre 3 en 2000 - ayant pour objet
d'évaluer l'effet de la mindfulness sur le stress, les addictions, la
concentration, la dépression et même les bouffées de chaleur.??
La pleine conscience?
Ce n'est pas un hasard si Jon Kabat-Zinn, le scientifique qui a mis au point la
nouvelle méthode, étudiait le zen dans les années 1970 auprès d'un maître
coréen et que, pour se faire de l'argent de poche, il donnait des cours de
yoga. Convaincu de l'efficacité de ces pratiques, il cherche un moyen de les
rendre assimilables dans une société qui regarde ces jeunes passionnés de
spiritualité orientale comme « une armée de Wisigoths aux portes de la ville »,
se souvient-il avec humour. La solution : purger la pratique de toute référence
religieuse ou rituelle. Avec des éléments apparentés empruntés au yoga, au zen
et au vipassana (une pratique bouddhiste indo-birmane), il crée une méthode
très précise, dotée d'un protocole rigoureux, d'une méthode de formation non
moins exigeante, qu'il baptise d'un concept courant dans le bouddhisme : la
pleine conscience. Le nom officiel est MBSR (Mindfulness Based Stress
Reduction), « réduction du stress basé sur la pleine conscience ». Avec son
doctorat de biologie moléculaire obtenu auprès d'un prix Nobel du fameux MIT,
il n'a pas trop de mal à convaincre l'hôpital universitaire du Massachusetts de
créer une clinique du stress où des malades souffrant de douleurs chroniques
seraient formés à la nouvelle méthode. Le succès est tel que peu à peu les
indications s'étendent des maux de tête aux douleurs liées aux maladies
cardiaques, au sida, au cancer, puis aux affections chroniques, aux maladies
immunitaires ou infectieuses, à l'infertilité.?
Avec ses collègues dermatologues, Kabat-Zinn réalise même une expérience
frappante sur des malades atteints de psoriasis, soignés dans une cabine d'UV
trois fois par semaine. Ceux qui bénéficient d'un simple enregistrement de
méditation guidée, diffusé dans la cabine pendant les quelques minutes que dure
l'exposition aux rayons UV, verront leurs lésions guérir quatre fois plus
rapidement que les autres ! Pour le père de la mindfulness, le doute n'est plus
permis : la pleine conscience agit effectivement sur l'organisme. A condition
que nous soyons présents au présent, entièrement tournés vers ce qui se passe
en nous au moment où ça se passe. « La méditation, ce n'est pas ce que vous
croyez, a l'habitude de dire Kabat-Zinn à ses auditeurs. Il ne s'agit pas de
«faire le vide» dans sa tête, mais de faire attention au présent, moment après
moment. Ce «presque rien» est la chose la plus simple et la plus difficile qui
soit, insiste-t-il. Notre révolution digitale nous a catapultés dans un monde
où nous sommes sollicités de façon démentielle, où il n'y a plus d'espace de
respiration pour notre pauvre intériorité. Nous sommes constamment sur pilote
automatique, tellement plus dans le faire que dans l'être ! Or il s'agit
précisément de renouer avec notre être. »
?Le
potentiel de cette approche pour la pacification du mental et le maintien de
l'équilibre émotionnel n'a pas longtemps échappé aux psys. Dès 1993, le
psychiatre cognitiviste canadien Zindel Segal et deux de ses collègues anglais
s'emparent de la mindfulness et mettent au point une version - intégrant des
aspects de leur propre pratique psychothérapeutique - intitulée MBCT
(Mindfulness Based Cognitive Therapy) « thérapie cognitive basée sur la pleine
conscience ». Testée sur des patients avec des antécédents dépressifs et
anxieux dans son Centre pour les Addictions et la Santé mentale à Toronto, la
méthode fait la preuve de son efficacité en réduisant de moitié le risque de
nouvelle rechute sur deux ans. Un résultat extraordinaire quand on connaît la
fragilité de ces patients et la rareté des interventions adaptées.??
Pour gagner en liberté
?Depuis
2000, Zindel Segal vient chaque année en Suisse prodiguer des formations où se
presse la fine fleur des psychiatres et psychologues cliniciens d'Europe. Parmi
ses premiers auditeurs, le psychiatre Christophe André : «L'idée que nous
pouvions éviter la rechute de nos patients dépressifs était une grande
nouvelle, qui a permis à la psychiatrie française de s'intéresser à la
prévention, chose à laquelle elle s'est mise avec beaucoup de retard. » Le
psychiatre de Sainte-Anne est le premier en France à ouvrir dans son service un
groupe de méditation, composé pour moitié de patients et pour moitié de
personnels médicaux. Au fil des ans, des jeunes soignants viennent s'y former
et partent monter des groupes dans différents coins de France. C'est donc
d'abord à travers les psys que la mindfulness commence à se répandre en France,
d'où elle est en train de se propager vers les centres antidouleur - un schéma
inverse à celui qu'ont connu les Etats-Unis.?
C'est aux psys formés aux thérapies cognitives et comportementales, les TCC,
que l'on doit cette ouverture sur la méditation. Les TCCistes cherchent en
effet à «recadrer» les patients anxieux ou déprimés en agissant soit sur leurs
comportements, soit sur leurs «cognitions », c'est-à-dire sur les «idées
automatiques » et généralement fausses et dévalorisantes qu'ils entretiennent
en permanence à propos d'eux-mêmes et qui ont pour effet de les pousser à
l'échec. Mais comment approcher les émotions inadéquates ou disproportionnées ?
« La méditation est un outil plus efficace pour aider à gérer les émotions
négatives, la peur, la tristesse, la honte, explique le docteur André. Elle
doit passer par d'autres circuits cérébraux que les consignes verbales que nous
pouvons leur donner Ces malades, qui font d'habitude tout pour fuir les
émotions pénibles, de peur qu'elles les entraînent dans la spirale de la
panique ou de la déprime, apprennent concrètement à cohabiter avec eux, le
temps de la méditation, sans les fuir ni les corriger. Résultat : ils ont moins
peur de leur peur, ils ruminent moins, ils collent moins à leur discours
intérieur Ils gagnent donc en liberté. »?
Mais, explique le psychiatre Frédéric Rosenfeld dans son guide de la méditation
(1), cet exercice n'est pas dénué de dangers. Il ne devrait pas être pratiqué
par des personnes en phase de dépression ou des personnes vulnérables
prédisposées aux délires et aux hallucinations. Le mieux est de s'adresser à
des professionnels ayant reçu une bonne formation (2). Quant à ceux qui
voudraient s'abreuver à la source originelle, ils peuvent se tourner vers les
conseils du moine Matthieu Ricard (3), qui a appris la méditation bouddhiste
auprès de vénérables lamas tibétains. Notre moine national est de ceux qui font
le pont entre la tradition plurimillénaire de l'Orient bouddhique et les
développements les plus récents des neurosciences. En prêtant son cerveau
d'athlète à leurs IRM et autres techniques d'imagerie cérébrale, il a contribué
à montrer que la pratique régulière de la méditation modifie concrètement la
physiologie cérébrale. Depuis les expériences menées sur ces cobayes d'un genre
particulier, la notion de «plasticité cérébrale» a pris le pas sur celle de
«perte neuronale ». Non, notre cerveau ne s'appauvrit pas irrémédiablement avec
l'âge. Il peut au contraire se muscler, s'étoffer et gagner des qualités que
seul l'entraînement intensif permet d'acquérir, comme les états durables de
sérénité, de compassion et de bonheur.??
(1)«Méditer, c'est se soigner», Les Arènes.?
(2) Voir l'annuaire de l'Association pour le Développement de la Mindfulness
(3) «L'Art de la méditation», Nil?
Nicolas D'Inca psychologie-meditation.blogspot.com



