Ouverture de la rencontre Bouddhisme et Psychanalyse
Au-delà du
moi, la liberté ?, le premier
colloque universitaire français de grande envergure réunissant psychanalystes
et pratiquants bouddhistes, a eu lieu le 27 novembre 2010 à l’Institut de
Psychologie de l’Université Paris V. Les questions soulevées par la rencontre
ne laisseront pas d’avoir longtemps des résonances chez les auditeurs, près de
deux cent personnes venues des champs croisés des sciences humaines et de la
spiritualité. Pour replacer le colloque dans sa juste perspective, voici les
mots d’ouverture prononcés au nom de l’association organisatrice de l’événement
Jeunes&Psy par son président, rédacteur de votre rubrique Psychologie &
Méditation.
Penser ce qu’il en est de l’être humain s’avère incontournable. Si l’intitulé
de cette journée peut d’emblée paraître provocateur, c’est bien parce
qu’aujourd’hui la psychologie tend à se réduire à l’étude et à la démonstration
du moi. Jacques Lacan, pour la psychanalyse française, dénonce une telle
réduction de la subjectivité humaine lorsqu’il écrit « le credo de bêtises dont
on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature. A
savoir le moi, considéré comme une fonction de synthèse et d’intégration, la
conscience considérée comme l’achèvement de la vie ». La tenue de ce colloque est
un pari, dont l’enjeu se mesure à l’aune de la méprise qui s’abat sur notre
discipline et plus encore, dans la mesure où elle nous concerne directement,
sur nous tous. Dans ce dogme d’un moi autonome, volontaire, réduit à la portion
congrue, d’une identité à soi, en pleine transparence par rapport à elle-même,
l’idéologie massive issue de l’économie règne sans partage. Les effets
dévastateurs d’une telle dérive, où l’homme est pris dans les rets d’une
obsession de rendement, de résultat, de calculabilité, par sa violente
indifférence, nous amenuisent, nous laissent chaque jour plus démunis.
L’insensé de cet impératif sur quoi rien ne semble avoir de prise, nous en
voyons les effets tous les jours dans nos services. Il nous revient de porter
témoignage pour ne pas réduire au silence les voix humaines qui nous
parviennent.
Repenser ce qui fait notre métier, les diverses manières de venir en aide, la
clinique au plus près du patient, au plus vif de l’expérience thérapeutique,
n’est réalisable qu’au-delà du moi. Dans son acception actuelle, le moi est un
monde clos sur lui-même, ce qui ne peut déboucher que sur un enfermement
d’autant plus grand que les présupposés qui le soutiennent font force de loi.
Face à l’assentiment quasi unanime accordé à cette vision du moi, la
dénonciation ne suffit pas, il faut encore tenter de s’en déprendre, jusqu’à en
retrouver une écoute libre. Un certain défaut de la pensée nous précipite dans
une course folle vers l’uniformité, la totalisation sans reste de l’être
humain. Donner la parole aux praticiens et aux penseurs nous paraît plus que
jamais adéquat. La tentative singulière d’apporter une réponse éthique aux
questions que cet écueil soulève, témoigne elle aussi de ce qui fait notre
pratique. Afin de nourrir une clinique véritable, il y a une nécessité
d’interroger la psychanalyse non comme somme livresque, mais comme libre pensée
qui ne fait pas système. L’étude de la psyché des êtres parlants appelle à un
frayage hors des savoirs institués. La Cité, quant à elle, n’a plus les moyens
d’être à l’écoute de ce message inouï, de cette chance unique que représente la
possibilité d’un lieu où une parole pleine puisse prendre place. Le philosophe
Jacques Derrida situe bien notre problème dans un texte appelé « N’oublions pas
– la psychanalyse » :
« Dans l’air du temps philosophique, on commence à faire comme si de rien
n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si la prise en compte de
l’événement de la psychanalyse n’était plus de rigueur, n’avait même plus sa
place dans quelque chose comme une histoire de la raison : comme si on pouvait
continuer tranquillement le bon vieux discours des Lumières, revenir à Kant,
rappeler à la responsabilité du sujet en restaurant l’autorité de la
conscience, du moi, du cogito réflexif, d’un « Je pense » sans peine et sans
paradoxe ».
La subversion qu’opère la psychanalyse quant à la question du moi, voilà
l’affaire de cette journée. Des représentants des trois courants principaux de
la psychanalyse, avec autant de lectures différentes autour des figures de
Sigmund Freud, Carl Gustav Jung et Jacques Lacan, se rencontrent ; ce fait peu
commun mérite d’être souligné. Il faut rendre hommage aux analystes
Jean-Jacques Tyszler, Pierre Sullivan et Michel Cazenave, d’avoir accepté notre
invitation à venir confronter leurs points de vue avec une telle bonne grâce.
Chacun, traversé par la psychanalyse de manière si différente, est à même sa
propre vie dans une position d’intériorité par rapport à ces questions,
permettant alors que prenne place un dialogue d’une rare profondeur. Ce
colloque est accueilli par l’Institut de Psychologie de l’Université Paris V
qui a pour nom : René Descartes. Or c’est bien à Descartes que nous devons
l’ego cogito, qui est l’horizon de la pensée moderne. Nous voudrions, dans une
mise en perspective de notre Occident par d’autres chemins de pensée, ceux de
l’Orient, tenter d’entendre une autre voix. Au-delà du moi, la liberté ? C’est
une question qui avant tout se pose, dont seul un véritable dialogue peut
donner la formule. Face à la pensée philosophique, psychanalyse et bouddhisme
font figure de chemins de traverse qui tentent de répondre à cette question
sans recours à la métaphysique.
L’homme est-il fondamentalement un ego ? Cela, le bouddhisme ne peut pas plus
le croire que la psychanalyse, et depuis 2500 ans pense l’esprit humain dans un
horizon tout autre. Ainsi la voie bouddhiste, ni religion, ni morale, ni
philosophie, ne sépare pas le corps de l’esprit, le sujet et l’objet, la
théorie et la pratique, le soi et le monde. C’est un bouleversement pour
l’Occident qu’une pensée si différente lui soit venu au XXe siècle. Celui par
qui la méditation et la réflexion sur l’absence de solidité du moi se sont
inscrites dans notre monde moderne s’appelle Chögyam Trungpa. Inlassable, son
effort pour entrer en dialogue avec les penseurs, les artistes, les
universitaires de l’Amérique des années 70 a marqué une génération. Grâce à son
travail de pionnier en matière de traduction, la tradition bouddhiste a su
trouver une langue neuve en Occident, dans une large mesure par le biais de la
psychologie. Lors des interventions de Jean-Luc Giribone, d’Alain Gaffinel et
de Fabrice Midal, nous aurons tout loisir de vérifier la portée de son approche
révolutionnaire, tout particulièrement sur la question de l’ego, alors même
qu’elle est affirmation du non-ego. Dans Au-delà du matérialisme spirituel,
Trungpa écrit :
« En fait, il semble bien que la chose nommée ego ne corresponde à rien du tout
; « Je suis » n’existe pas. C’est l’accumulation de toutes sortes de
bric-à-brac. C’est une brillante œuvre d’art, un produit de l’intellect qui dit
« donnons-lui un nom », appelons-le « je suis », ce qui est très astucieux. Je
est le produit de l’intellect, la marque de fabrique qui réunit en un tout le
développement désorganisé et dispersé de l’ego. »
Nous aimerions ouvrir et laisser ouverte la question du moi, du sujet, de la
place de l’ego. Tâchons de faire confiance à ce qui nous porte et non de
refermer la main sur quelque vérité. Cette tentative de liberté est la raison
pour laquelle nous privilégions la rencontre entre les générations, les
courants de pensées et les mondes, à la croisée de l’Orient et de l’Occident.
Souhaitons que de cette rencontre, quelque chose puisse se dévoiler, dans la
joie de penser ensemble ce qui est digne d’être pensé.
Lacan, Le Triomphe de la religion, Seuil, 2005, p. 19.
Derrida, « Let us not forget – Psychoanalysis » in The Oxford Literary Review,
vol. 12, n°1-2, 1990
Trungpa, Pratique de la voie tibétaine, Seuil, 1976, p. 135.
Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°131 Janvier 2011
Le colloque a été filmé en vidéo, disponible sur le site de Philosophies.tv
http://www.philosophies.tv/spip.php?article288




Commentaires
L’homme est-il
Je dirais volontiers que fondamentalement le problème de l'homme est l'ego :-)
?