Psychose et Compassion

La rencontre de la psychologie
occidentale et du monde bouddhiste a récemment donné un film documentaire, Someone
beside you. Il faut le dire d’emblée, il s’agit d’un beau film. L’image est
superbe, le réalisateur prend le temps de montrer les paysages d’Europe ou
d’Amérique, les montagnes, l’océan, un coucher de soleil. Cette présence de la
nature apporte du souffle et donne l’exact contrepoint de la folie dont nous
parlent les principaux personnages de ce documentaire, qui ont tous traversé de
graves crises psychotiques. Car c’est alors la claustrophobie qui l’emporte, la
terreur de ne plus s’appartenir, les hallucinations morbides, les actes
violents. Ce qui est bouleversant dans ce film, très émouvant par bien des
aspects, est la parole enfin rendue à ces « malades ». D’ailleurs, mieux que «
maladie mentale » le terme de folie les écarte peut-être moins de leur vécu qui
n’a rien de médical, mais constitue une véritable quête existentielle. Car la
folie est dépeinte ici comme la tentative individuelle et désespérée de trouver
un monde meilleur.
Le réalisateur Edgar Hagen, habité par un questionnement fort sur la psychose,
interroge l’esprit humain et la façon de le perdre comme de le retrouver. Il
rend ici hommage au travail de pionnier du psychiatre et psychanalyste Edward
M. Podvoll (1936-2003), également connu sous le nom de lama Mingyur. Il retrace
la naissance de son grand projet d’aide aux patients psychotiques, le projet
Windhorse, en interrogeant par exemple la première malade, Karen, grâce à qui
ce traitement alternatif a pu voir le jour. Elle témoigne de sa folie et de sa
première rencontre avec le Dr Podvoll, que l’on rencontre également à plusieurs
reprises au cours du documentaire, à Boulder dans le Colorado.
Parole à la psychose
Entendre ces témoignages de première main est nécessaire. Chacun peut dire, de
lui-même, pour lui-même, ce que représente sa folie, donner les raisons – car
il y a de la raison dans la folie – qui l’ont poussé à glisser de la normale
pour tomber dans ces voies de traverse, parfois sans savoir comment en revenir.
Hors du délire, la lucidité des patients psychiatriques est frappante. Ils
peuvent se révéler, grâce à la caméra amie de Hagen, dans toutes leur humanité,
leur désarroi, leur envie de vivre et de communiquer leur expérience à une
société que souvent ils ont abandonné, mais aussi qui les a abandonné. Ils
revivent leurs crises les plus décisives, nous les font connaître, de
l’intérieur, avec beaucoup de précision.
Un des maîtres mots du film est l’amour, palpable entre les individus qui
travaillent ensemble, psychothérapeutes, psychotiques, la distinction étant
souvent floue entre les deux d’ailleurs, dans une espèce de communauté de
pensée. L’enjeu est pour eux tous de comprendre comment on évite la folie si
possible, et comment on en sort une fois tombé hors de la santé, débordé par
son propre esprit. Le comprendre, c’est rendre l’humanité à elle-même,
retrouver une vie en commun, frayer un passage entre des personnes qui sont
généralement si coupées de leur propre vécu qu’elles sont inaccessibles à
l’autre et à sa parole. C’est ici que l’amour intervient, ou la compassion,
l’envie de travailler ensemble, que deux esprits puissent se rejoindre au-delà
des barrières du toi et du moi, de la santé et de la maladie. D’ailleurs
l’ouvrage majeur d’Edward Podvoll « Recovering Sanity » est paru en français
sous le titre Psychose et Guérison, mais le sous-titre en est Le
chemin de la compassion.
Naropa, Trungpa et Podvoll
Il faut savoir que Boulder a été un incroyable centre spirituel et culturel à
partir des années 70, puisque Chögyam Trungpa y établit sa résidence et y fonde
une vaste communauté, un lieu de séminaire et de retraites dans les Rocheuses,
mais aussi la première université d’inspiration bouddhiste reconnue par l’état,
l’Université Naropa. Devenu élève de Trungpa, qui lui enseigne la méditation et
les techniques tantriques pour travailler avec son propre esprit, Podvoll fonde
la chaire de psychothérapie contemplative de Naropa, qu’il dirige de 1978 à
1990. En 1981 il élabore le projet Windhorse (cheval du vent, lungta), terme
issu du cycle d’enseignements sur la voie sacrée du guerrier cher à Trungpa,
selon lequel chacun possède en lui une bonté primordiale, avant tout égarement
dans la folie. Pour Trungpa, la santé fondamentale est à l’œuvre dans la vie de
tout être humain, en tant qu’il est humain, issu de cette terre bien réelle.
C’est cette vision résolument humaine, loin d’une dérive culpabilisatrice de la
maladie mentale, qui guide Ed Podvoll dans son approche révolutionnaire de
l’accueil et du traitement des psychoses.
L’équipe du projet Cheval du Vent travaille selon trois principes simples.
1. « Tous les êtres humains possèdent une base de santé mentale. » Selon
Chögyam Trungpa, certes « la confusion mentale existe et opère, mais de façon
secondaire par rapport à la santé fondamentale ».
2. « Puisque les êtres humains ne sont pas séparés de leur environnement, si on
crée un environnement sain pendant leur traitement, alors les patients auront
plus de chance de guérir ». Trungpa encore : « Le point central est d’évoquer
une certaine gentillesse, une certaine tendresse, la bonté primordiale, un sens
du contact. Quand nous mettons en place un environnement pour traiter les gens,
il s’agit d’une situation d’environnement global. Un patient très dérangé ou
coupé du monde pourrait ne pas répondre sur-le-champ, cela mettra sans doute
longtemps. Mais si un sens général de bienveillance lui est communiqué, alors
peut-être une fissure apparaîtra dans le béton armé de la névrose : elle
deviendra maniable et on pourra dès lors travailler avec elle. »
3. « La guérison consiste à découvrir et à se synchroniser avec sa propre santé
de base ».
Entre folie et santé
« Celui qui a un esprit peut aussi le perdre. Nous savons tous cela, sinon nous
ne ferions pas constamment tout notre possible pour garder la raison. Si nous
n’avions pas une telle peur, nous réaliserions que nous vivons en permanence
aux frontières de la folie. » d’après Eric Chapin, psychothérapeute au projet
Windhorse. Osciller entre les deux pôles est notre lot commun et montre que la
vie n’est pas fixée une fois pour toutes d’un côté ou de l’autre d’une ligne
imaginaire qui départagerait folie et raison. C’est une mauvaise nouvelle pour
celui qui se pense à l’abri ; c’en est une bonne pour celui qui se voit soudain
de l’autre côté du miroir sans plus arriver à se reconnaître. Le changement, la
transformation, la guérison sont possibles. La frontière est mouvante, et c’est
un des effets même de la compassion bouddhiste, que de réduire l’écart entre
soi et l’autre par la réalisation de l’ouverture première (shunyata).
La vision moderne du moi est une des pierres d’achoppement de la psychologie
occidentale, car elle est trop influencée par la métaphysique, c’est-à-dire par
une pensée très active qui nous influence malgré nous. Aujourd’hui se
considérer comme un moi et voir en son prochain un autre, ou distinguer le
monde en sujet et objet, est devenu une évidence dont il est très difficile de
sortir. C’est un des buts de cette rubrique d’en montrer une alternative. On y
retrouve à l’œuvre la pensée du psychanalyste américain Bruno Bettelheim : «
Une grande part de la psychologie moderne cherche à établir un savoir sur
l’autre ; une trop grande part, à mon avis, qui n’est pas contrebalancée par un
engagement au moins aussi important envers la connaissance de soi. Mais je crois
que connaître l’autre - ce qui n'est pas la même chose que connaître des choses
sur l’autre - ne peut qu’être fonction de la connaissance de soi. » (La
forteresse vide). Cela fait écho à la parole de Podvoll lorsqu’il met en
garde : « quand on s'accroche à la différence entre soi et l’autre, un énorme
fossé se creuse. Quand on s’identifie comme étant le thérapeute, on a déjà
perdu la moitié de son humanité. Il faut descendre de ce piédestal et être un
humain ordinaire, ce que vous êtes, avec ce que vous savez et ce que vous
ignorez. » La psychologie est une science humaine, une pratique emprunte
d’humanité, le traitement de la folie nous rappelant sans cesse à l’humilité de
la position de celui qui ne sait pas – mais est disposé à entendre.
Sources
Edward Podvoll, Psychose et Guérison, La Tempérance
Someone Beside You, le film de Edgar Hagen (voir le site www.temperance.com)
Chögyam Trungpa, The sanity we are born with, Shambhala, 2005
Article paru dans Bouddhisme Actualités, N°126 Juillet/Août 2010



