Regarder la mort en face
En
parler comme à un enfant
La psychanalyste Françoise Dolto aimait à dire aux enfants que chacun meurt
quand il a fini de vivre. Explication aussi simple qu’irréfutable ! De même que
chacun naît et vit parce qu’il l’a choisi. Les enfants, par leur bon sens
naturel, posent souvent les questions importantes à des adultes qui ont déjà
renoncé à chercher pour eux-mêmes des réponses. « Pourquoi les gens meurent, ça
veut dire quoi la mort, qu’est-ce qu’on fait quand on est ‘à la mort’ ? » sont
des interrogations fréquentes chez les enfants aux environs de cinq ou six ans.
Il leur arrive même de demander directement : « Toi aussi tu vas mourir ? quand
est-ce que tu vas mourir ? » Les parents sont embarrassés, parfois choqués, par
l’aspect si direct que prennent ces questionnements pourtant naturels chez
toute personne en bonne santé psychique. Ils ne savent que répondre et usent de
périphrases pour ne pas dire les choses simplement. « Mamie est à l’hôpital.
Ton grand-père est parti. La voisine a perdu son mari. » Françoise Dolto
s’amuse à se rappeler quand, enfant, elle entendait une dame dire à sa mère
qu’elle avait perdu son mari. « Elle est bête, se disait-elle, pourquoi ne
va-t-elle pas le chercher si elle l’a perdu ? Il n’est pas chez nous et ce
n’est pas en restant assise là qu’elle va le retrouver ! » Humour d’enfant mais
vérité tout de même. Il serait bon de dire les choses et de parler enfin de la
mort comme elle se présente. Au moins sur le fait brut de la séparation
définitive d’avec les êtres chers, nous pourrions dire la vérité. Quand les
questions portent sur l’après-mort, les choses se corsent peut-être, mais
chacun peut sentir en lui-même ce dont son enfant à besoin pour continuer de
donner du sens au fait d’être vivant. Ici nous sommes déplacés du registre de
la réalité effective (nous mourrons tous) à celui de la croyance individuelle
(que devient l’esprit, l’âme ou l’être même de la personne qui meurt ?). Il
peut alors être bon de saisir cette occasion non pour se rassurer soi-même par
un mensonge confortable, mais pour partager ensemble ce mystère qui nous
revient en tant qu’humains mortels destinés à mourir. Ou comme le dit Dolto : «
C’est cela vivre, avec cette limite qui donne sens à la vie, et sans laquelle
la vie n’aurait pas de sens. »
Etre vers la mort
La vie humaine, comme toute vie, est tournée vers la mort. Mais la mort est la
face de la vie « qui n’est pas tournée vers nous » comme écrit le poète Rainer
Maria Rilke. L’animal périt, mais meurt-il ? Ce n’est pas sûr du tout. L’homme
possède certaines caractéristiques proprement humaines qui le distinguent
nettement du monde animal et ne permettent radicalement pas de le classer dans
la même catégorie ‘biologique’. Car l’homme est avant tout un existant, certes
vivant, mais doué de parole. Et sa mort, comme sa vie, sont incluses dans un
système symbolique qui fait sens, avant même sa naissance et après sa mort
achevée. La communauté humaine date probablement du moment où nos ancêtres
commencèrent à enterrer leurs morts et à instituer des rites pour marquer le
passage de la vie à l’autre monde, quel qu’il soit, où ceux qui ont vécu
disparaissent dans l’invisible. Ce fait d’être mortel, et de le savoir, est
d’une importance capitale. La vie humaine y trouve son sens, non seulement
comme signification, mais comme direction. Chacun se dirige vers sa mort. Par
là, sa vie est contenue dans ses propres limites. Un visage terrible du monde
moderne, scientifique et technique, est la négation de la mort. Rilke écrit « O
Seigneur, donne à chacun sa propre mort/La mort issue de cette vie/Où il trouva
l’amour, un sens et la détresse. » Il ne s’agit pas tant d’être croyant que
d’entendre cette prière, cette supplique pour que la vie retrouve, en plus de
la détresse, sens et amour. Sans reconnaissance de la mort, de sa propre mort,
comment trouverait-on le courage de vivre pour de bon ? La déshumanisation des
services médicaux occidentaux, l’immonde des morts assistées par machinerie et
pharmacopée, l’abandon complet de tout lien humain pour des centaines de milliers
de personnes qui meurent seules dans des maisons de retraite où elles attendent
de « vider les lieux » sans plus être intégrées à la communauté pour laquelle
elles ont donné leur existence, tout cela est une grande souffrance. C’est une
rupture de notre époque sans précédent, rupture que n’ont jamais connue les
sociétés traditionnelles. Dans son très important « Risquer la liberté »,
Fabrice Midal nous dit à propos de cette découverte opérée par le poète : «
Rilke perçoit bien que le triomphe de la rationalité nous fait perdre le
contact avec les choses simples, avec le sacré et la vie ». Il faut, à l’âge de
la dévastation et de la perte des repères, regagner une mort, comme autrefois,
proprement humaine – c’est-à-dire réellement sacrée. Rilke écrit ainsi dans les
Cahiers de Malte Laurids Brigge : « Jadis, l’on savait – ou peut-être s’en
doutait-on seulement – que l’on contenait sa mort comme le fruit son noyau. (…)
On l’avait bien, sa mort, et cette conscience vous donnait une dignité
singulière, une silencieuse fierté. »
Apprendre à mourir
Sigmund Freud écrit un texte en 1915 intitulé « Considérations sur la guerre et
la mort » dont le 2e chapitre porte sur ‘Notre relation à la mort’. Il écrit
que cette relation est perturbée et même « manque de franchise. » Il explique
de manière très éclairante que l’inconscient ne croit pas à sa propre fin, que
« rien de pulsionnel en nous ne favorise la croyance en la mort » et en donne
pour preuve que les gens ne parlent en général que des aspects extérieurs du décès.
On insiste sur les causes accidentelles, comme si la mort de telle personne
aurait pu ne pas arriver. Selon la doctrine freudienne, le refoulement de ce
qui est, ou en termes bouddhistes l’ignorance, est le plus grand facteur de
souffrance intérieure. C’est pourquoi il insiste sur le fait de clarifier notre
relation à la mort et modifie la devise « Si vis pacem, para bellum » en « Si
vis vitam, para mortem » : Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la
mort. Le bouddhisme, en particulier le bouddhisme tibétain issu d’une longue
tradition de travail avec l’esprit sous toutes ses formes, a intégré dans les
pratiques de méditation non seulement l’idée de la mort mais sa réalité
existentielle et vécue. La pratique de la méditation donne très clairement
accès à sa propre mort, comme processus de dissolution des éléments de la vie.
Par son approche dénuée de peur, elle fait mentir l’adage de La Rochefoucauld «
La mort, pas plus que le soleil, ne se peut regarder en face. » Le célèbre
Bardo Thodol est un manuel pour guider l’esprit du pratiquant pendant les
étapes de la mort, où les points de repère sont suspendus les uns après les
autres, afin que l’esprit puisse demeurer libre de toute saisie et réalise
qu’il est appelé à la métamorphose continuelle. Ce thème a donné l’occasion
d’une conférence de Fabrice Midal lors du premier Salon de la Mort, qui a eu
lieu au Carrousel du Louvre à Paris du 8 au 10 avril. (Les vidéos de son
intervention, de Marie de Hennezel et d’autres sont disponibles sur le site www.philosophies.tv)
Où l’on voit qu’un apprentissage du ‘bien mourir’ à chaque instant est
possible, qui débouche sur un ‘bien vivre’ ici et maintenant. Il convient pour
finir, comme pour commencer, de laisser la parole à la grande Françoise Dolto :
« Je ne vous parle pas au nom de tout le monde, je vous parle en mon nom. C’est
quelque chose que je ressens très fortement, que nous avons à mériter notre
mort, en vivant pleinement notre vie. »
A lire :
Françoise Dolto, Parler de la mort, Mercure de France, 1998
Sigmund Freud, « Notre relation à la mort » dans Essais de Psychanalyse,
Payot, 2001
Fabrice Midal, Risquer la liberté, Seuil, 2009
Rainer Maria Rilke, L’amour inexaucé, Points Seuil, 2009
« Cesser de rêver les yeux ouverts » est un séminaire de méditation qui
aura lieu en Auvergne du 14 au 21 août 2011. Cette semaine en résidence
permettra d’entrer plus avant dans la reconnaissance de la mort, de l’amour et
du dépassement de la détresse liée au fait d’exister. Pour tout renseignement
ou s’inscrire à la newsletter de l’Ecole Occidentale de Méditation rendez-vous
sur le site www.ecole-occidentale-meditation.com
Article paru dans Bouddhisme Actualités N°135 mai 2011




Commentaires
Vivre bien, mourir bien. deux
Vivre bien, mourir bien. deux choses intimements liées. Mais aussi fondamental et évident que cela puisse paraître, en occident, nous ne sommes hélas pas doués.
Il me semble que le Dalaï-Lama a dit un jour "Vous les occidentaux vous êtes surprenants. Vous vivez comme si vous n'alliez jamais mourir, et vous mourrez comme si vous n'aviez jamais vécu."
Voilà où mènent le "manque de franchise avec la vie et avec la mort".
ॐ