Sortir du stress par l'attention

Arrêter la chasse aux pensées
Le tigre est
aux aguets. Ses muscles se tendent. Son attention se resserre. Il guette ses
proies. Il choisit une gazelle qui semble plus faible que les autres, et se
focalise sur elle uniquement, reléguant le reste du troupeau à l’arrière-plan.
Lorsque la chasse commence, il ne court plus qu’après ce seul animal, oubliant
tout le reste. Une fois son but atteint, l’attention du tigre repu se relâche
et les animaux qui passent à sa portée non pas plus d’importance pour lui que
le paysage qui l’environne. Nous empruntons ce détour par une scène de la vie
animale pour parler aujourd’hui d’un problème de santé publique dans les
sociétés occidentales : le stress. Le stress est un état de tension intérieure,
qui prend une forme aussi bien physique que mentale et se manifeste par toutes
sortes de désagréments, agitation, douleurs chroniques, anxiété généralisée,
troubles du sommeil, de l’alimentation, et surtout troubles des capacités
d’attention. Ce tableau clinique, bien connu des médecins et des psychologues,
mais aussi de monsieur tout-le-monde car il en souffre directement, n’est pas
une fatalité. Le monde moderne va en ce sens, et nous bombarde d’informations,
de stimuli en tout genre, et nous contraint à suivre une vitesse croissante
dans le traitement de ces informations. Certains peuvent le déplorer, mais le
ressort de cet état de fait collectif est le plaisir que l’on peut ressentir à
être ainsi soumis à une pression grandissante, sommé de réagir, dans une
tension certes douloureuse mais qui fait se sentir vivant, « au taquet »
dit-on. Nous adorons sentir notre esprit comme un tigre en chasse… Mais
l’animal, parfois plus sage que l’homme, sait quand il faut s’arrêter et une
fois son objectif à court terme rempli, il passe à un autre mode attentionnel.
Cela, les hommes ne savent plus le faire. Ils courent sans cesse après leurs
pensées, leurs préoccupations, leurs obligations professionnelles ou sociales,
entre le téléphone mobile et internet, entre la télévision et les
divertissements, comme autant de stimulations accaparantes. Nous en sommes
venus au point d’être des handicapés de l’attention, prisonniers du stress, qui
fait des ravages, causant un grand nombre de maladies et de dépressions
réactionnelles. Mais en sortir est possible : par l’attention.
L’attention n’est pas la concentration
D’abord, qu’est-ce que l’attention ? La méditation, au premier chef, nous
l’apprend. Il s’agit d’y développer un sens de pleine présence, d’ouverture
consciente. Ce n’est pas l’attention coincée du « fais attention ! » mais une
présence d’esprit plus large et précise à la fois. L’attention est le vrai
secret de la pratique de la méditation par où la vie change, les choses
s’ouvrent. Ce secret est connu des pratiquants bouddhistes, mais commence à
trouver écho hors de la sphère de la spiritualité. La médecine occidentale
commence à s’en nourrir. En France, la vague arrive, pour preuve le Nouvel
Observateur a fait sa une de couverture sur la méditation comme nouvelle forme
thérapeutique. L’approche mindfulness développée par Jon Kabat-Zinn en est un
exemple éminent, de même que l’Open-Focus du psychologue américain Les Fehmi.
Ce dernier explore dans son livre La pleine conscience (Belfond, 2010)
une découverte simple mais féconde : l’attention, et surtout la manière que
nous avons de prêter attention est au cœur de notre esprit et de notre manière
d’être au monde. « La maîtrise de l’attention conduit à des changements (…) sur
la totalité du système nerveux, sur les muscles, le corps, la force morale et
l’esprit dans son ensemble » Nous ne connaissons encore qu’imparfaitement les
ressources de l’esprit, et nous restons fixés sur une dimension étroite de
l’attention, comparable à la concentration, à la focalisation (focus) sur un
objectif unique, au détriment d’autres dimensions plus ouvertes et
intégratives. Fehmi recense les richesses qui sont nôtres à ce niveau et
distingue quatre formes d’attention : étroite, diffuse, objective et immergée.
Pour Les Fehmi, de nombreux problèmes peuvent être résolus en changeant
simplement de mode d’attention. Il s’agit d’équilibrer entre les quatre types
et retrouver une balance plus juste. L’esprit n’a pas à se limiter ainsi,
obnubilé par la performance de ce qui est à faire sur l’instant, mais il
connaît souplesse et plasticité, permettant de faire rentrer dans le champ de
la conscience toutes les nuances de l’expérience qu’une visée étroite exclue
pour plus d’efficacité. La visée ouverte préconisée par la méthode Open-Focus
est un mode d’attention qui admet à la fois la visée étroite (concentration) et
la visée diffuse (perception élargie), les invitant à cohabiter pour une
attention plus pleine et une vie plus unifiée.
Attention ouverte
« Attention veut dire "être à l’affût" et non regarder "quelque
chose". Ce qui implique un processus de vivacité intelligente et non pas
l’action mécanique d’observer bêtement ce qui arrive. » écrit Trungpa Rinpoché
dans Le Cœur du sujet. Il ne renverse pas ici la perspective, car cela
se réfère plutôt au tigre attentif, ouvert, avant qu’il n’engage sa course
effrénée et manque toutes les possibilités qui s’offrent à lui. L’esprit
ressemble alors plutôt à l’image traditionnelle du porc qui mange tout ce qui
traîne sur son chemin et fonce droit devant sans discrimination, sans
intelligence. Ce type de focalisation sur « quelque chose » n’est pas souhaitable,
car cela nous fait perdre l’ouverture, la présence, ou ce que Thich Nhat Hanh
nomme la pleine conscience. Il est crucial de voir comment l’attention
fonctionne, et le travail de Les Fehmi peut y aider par sa précision
scientifique qui sépare et analyse les modes attentionnels. Après tout, il n’y
a pas à faire de l’attention une idole, quelque chose d’intouchable dans un
domaine séparé de la vie, loin des préoccupations quotidiennes. Ce n’est rien
de particulier, rien de plus naturel en un sens, si seulement nous ne l’avions
oublié avec tant de force. La méditation ouvre des capacités présentes chez
tout être humain, mais perdues. Ce n’est pas un exercice spirituel en tant que
tel, mais il s’agit d’y ouvrir un rapport au monde que notre éducation nous a fait
oublier.
Prêter attention transforme
Toutefois il ne faudrait pas confondre les domaines. La méditation est une
révolution quant à notre être entier. Ce n’est pas un outil technique de
développement personnel mais un nouveau rapport à l’entièreté de ce qui est.
C’est l’appel de la liberté qu’apporte l’attention ouverte. Entendue ainsi, il
n’y a pas de contradiction entre les approches psychologiques ou médicales de
l’attention et la voie du Bouddha. L’enseignant bouddhiste Fabrice Midal en
atteste : « Quelque chose œuvre en vous par la méditation, qui n’est pas de
l’ordre de la pensée, la saisie y est impossible. La méditation vous transforme
indépendamment de ce que vous voulez. Votre vie change, mais nous ne décidez
pas dans quelle direction. Une sagesse plus grande œuvre en vous, par le fait
même que vous portez attention. » Prêter attention transforme de soi-même. Les
Fehmi va en ce sens lorsqu’il écrit « Chacun a la capacité de rééquilibrer et
de guérir son système nerveux pour mettre fin à ses problèmes, soulager sa
souffrance, ralentir son rythme de vie tout en accomplissant davantage de
choses, vivre plus en profondeur, optimiser ses fonctions physiques et mentales
et améliorer radicalement sa vie quotidienne. Comment ? La réponse est simple,
elle est à la portée de tous. Il s’agit de changer sa façon de faire attention.
»
Nicolas d'Inca psychologie-meditation.blogspot.com



