Un sujet distribué. Lacan, Bouddha, Varela
Un incroyable article, d'une grande finesse de compréhension et d'analyse des enjeux qui sont les nôtres dans le dialogue de la Psychanalyse et du Bouddhisme, nous a été adressé par Marie-Anne Paveau. Madame Paveau, professeur en sciences du langage à l'université Paris XIII, a assisté au colloque du 27 novembre, dont elle rend compte ici avec une profondeur dont les membres de Jeunes&Psy ne peuvent que s'inspirer ! En la remerciant, car les pistes nouvelles qu'elle ouvre prolongent notre réflexion et mèneront à de futurs travaux.
En novembre dernier j’ai assisté à une journée d’étude originale dans le domaine de la psychanalyse, qui proposait d’articuler philosophie, bouddhisme et psychanalyse. Elle s’intitulait « Au delà du moi, la liberté ? Psychanalyse philosophie, méditation » (lire le programme et écouter les interventions). L’initiative est venue d’une association de psychanalystes, « Jeunes&Psy« , fondée par Nicolas d’Inca, psychologue clinicien, qui tient également un blog, Psychologie et méditation. Cette journée novatrice a permis à ce lien entre bouddhisme et psychanalyse, qui existe dans les pratiques, mais sans grande visibilité, d’apparaître sur le devant de la scène et, je le souhaite, de semer quelques graines intéressantes dans la réflexion psychanalytique contemporaine. Les rigidités dogmatiques et les catégorisations solides qui découpent jusqu’à présent la psychanalyse française en écoles et en pratiques souvent stéréotypées (lacaniens, freudiens, jungiens, etc.) sont en train de se « désolidifier » et finiront, je l’espère, par se dissoudre, sous l’impulsion de propositions de ce type.
Tous
les chemins ne mènent pas au bouddhisme
L’énaction est un courant qui nous vient du Chili, proposé par Varela à partir de son travail avec Humberto Maturana, biologiste et philosophe, auteur du concept d’autopoièse. L’autopoièse signifie que les systèmes vivants sont autonomes, qu’ils produisent en quelque sorte leurs propres représentations, gèrent leurs fonctionnements dans leurs environnements et produisent finalement leur existence. Cette position constitue une contestation de la cognition internaliste (ou « paradigme de l’ordinateur ») qui avance au contraire que les représentations du monde extérieur sont prédéterminées et codées dans l’esprit humain, qui fonctionne à cet égard comme un ordinateur, et qu’on ne peut connaître les objets extérieurs qu’à travers les représentations qu’on en a.
Utilisons une des meilleures illustrations des propriétés émergentes : les colonies d’insectes. [...] Une chose est particulièrement frappante dans le cas de la colonie d’insectes: contrairement à ce qui se passe avec le cerveau, nous n’avons aucun mal à admettre deux choses : a) la colonie est composée d’individus ; b) il n’y a pas de centre ou de “moi” localisé. Pourtant, l’ensemble se comporte comme un tout unitaire et, vu de l’extérieur, c’est comme si un agent coordinateur était “virtuellement” présent au centre. C’est ce que j’entends lorsque je parle d’un moi dénudé de moi (nous pourrions aussi parler de moi virtuel) : une configuration globale et cohérente qui émerge grâce à de simples constituants locaux, qui semble avoir un centre alors qu’il n’y en a aucun, et qui est pourtant essentielle comme niveau d’interaction pour le comportement de l’ensemble (Varela 1996 : 85-87).
Le sujet de la conscience selon Varela ne siège pas dans un centre, qu’il soit neuronal ou métaphysique, mais réside dans notre inscription dans les environnements de notre existence : il s’agit donc un esprit distribué dans le monde, et non plus encapsulé dans une forme d’intériorité de la conscience.
Une conception distribuée du sujet et du moi
Jean-Jacques Tyszler explique en effet au début de la journée que chez Freud même, on ne trouve pas de conception du moi comme instance régulatrice ou comme synthèse, qui fonde en notre modernité une conception de l’identité qui envahit la vie sociale et politique. Il souligne que chez Freud, le moi est un « bric-à-brac », une notion instable et peu formalisée. Pour Lacan relecteur de Freud, ce moi massif et tout-puissant n’existe pas, mais il est au contraire une instance de méconnaissance, la fonction moïque étant porteuse de la paranoïa ordinaire du sujet. Croire à son moi, c’est tomber dans les rets du sujet, et donc céder à l’aliénation, au fantasme et à la pulsion. Pour Lacan, il est impossible que le sujet soit identique à quelque chose qui serait lui-même, puisque le sujet est défini comme sujet du fantasme. Notre identité nous échappe, puisque nous sommes le fantasme de l’autre, nous sommes ce que façonne le regard de l’autre : « Le moi est référentiel à l’autre. Le moi se constitue par rapport à l’autre. Il en est corrélatif », affirme-t-il dès le premier séminaire (1953-54 : 83). Jean-Jacques Tyszler souligne que la conception de Lacan n’est pas dénuée d’un certain pessimisme, car il a tendance à réduire l’humain à ses objets de tyrannie, au nombre de quatre : le sein, les fèces, la voix et le regard. Il rappelle que le « rien » (« l’objet a-rien ») a failli devenir le cinquième objet, ce qui aurait considérablement rapproché la psychanalyse lacanienne de la pensée bouddhiste.
Jean-Luc Giribone, prenant ensuite la parole, revient sur ce cinquième objet écarté et rappelle que le moi est exactement défini par Lacan comme l’objet dont le sujet tombe amoureux, installant avec lui une relation imaginaire. La formule est connue : « L’objet aimé est dans l’investissement amoureux, par la captation qu’il opère du sujet, strictement équivalente à l’idéal du moi » (1953-54 : 201). Pour Lacan, il s’agit même de la structure de la folie : croire en son moi, croire que l’on est quelque chose et que ce quelque chose possède à la fois une existence « solide » et une importance. Or le moi, pour le bouddhisme, est une forme de rien, le non-moi (un prolongement de cette intervention sur le blog de N. d’Inca). Sur ce point, il existe de véritables analogies entre la psychanalyse et le bouddhisme, en particulier dans les textes d’un des maîtres inspirateurs de cette journée, Chögyam Trungpa, principale figure du bouddhisme tantrique au 20e siècle. Dans Pratique de la voie tibétaine, sous-titré « Au-delà du matérialisme spirituel », publié en 1973, Trungpa a des formules que Lacan aurait pu produire vingt ans auparavant :
Il est important de voir que le point esentiel de toute pratique spirituelle est de sortir de la bureaucratie de l’ego, c’est-à-dire de ce constant désir qu’a l’ego d’une forme plus haute, plus spirituelle, plus transcendante du savoir, de la religion, de la vertu, de la discrimination, du confort, bref, de ce qui fait l’objet de sa quête particulière. Il faut sortir du matéralisme spiriruel (1973 : 24).
Un peu plus loin, dans un chapitre intitulé « Le
développement de l’ego », Trungpa décrit comment la littérature
bouddhiste représente l’ego, à travers la métaphore du singe prisonnier :
On
parle d’un singe emprisonné dans une maison vide, une maison percée de
cinq fenêtres représentant les cinq sens. Ce singe est très curieux : il
sort sa tête par chacune des fenêtres et il n’arrête pas de sauter
de-ci de-là inquiet. C’est un singe captif dans une maison vide. La
maison est solide, ce n’est pas la jungle dans laquelle le singe
bondissait et se balançait accroché aux lianes, ni les arbres dans
lesquels il pouvait entendre souffler le vent et frémir les brachages et
les feuillages. Toutes ces choses ont été complètement solidifiées. En
fait, la jungle elle-même est devenue sa maison solide, sa prison. Au
lieu de se percher dans un arbre, notre singe curieux a été emmuré dans
un monde solide, comme si une chose fluide, une cascade dramatique et
belle, avait soudain gelé. Cette maison gelée, faite de couleurs et
d’énergies gelées, est complètement immobile (p. 135-136).
Cette
parabole trouve d’étonnants échos dans le second séminaire, Le moi dans
la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55).
C’est sans doute le plus « bouddhiste » des textes de Lacan, texte où il
propose quelques notions fortes comme le « décentrement du sujet », la «
tendance à croire que nous sommes nous », et où il explique que
l’inconscient est « ce sujet inconnu du moi » (p. 59) : « Dans
l’inconscient, exclu du système du moi, le sujet parle » (p. 77).
Un réseau
contemporain de propositions anti-dualistes : entrer dans le
post-humanisme
– La cognition distribuée,
lancée au début des années 1990 par Edwin Hutchins dans son étude
princeps sur la circulation de l’intelligence à bord d’un avion (1991),
pose que les objets de notre entourage sont des agents psychiques, et
que, dans un cockpit par exemple, les informations ne circulent pas
seulement dans l’interaction duelle entre le pilote et le copilote, mais
se « distribuent » à travers les instruments de mesure.
– La théorie
de l’extended mind
de Alan Clark et David J. Chalmers,
qui défendent l’idée de l’externalité de l’esprit, emprunte cete voie
de la distribution et du décentrement : mon esprit est, partiellement,
non seulement dans le vôtre, mais aussi dans les artefacts et les objets
matériels qui m’entourent et dont je fais usage.
– La réflexion sur
l’identité de François Laplantine dont je viens de relire l’essai Je,
nous et les autres (lire un compte rendu),
tout juste republié aux Éditions du Pommier est absolument adéquate aux
conceptions lacanienne et bouddhiste. Laplantine est très hostile aux
deux concepts d’identité (dérivé d’une conception du moiet de
représentation, qui solidifient selon lui de manière draatqiue notre
rapport à l’autre et au monde.
– Même si le concept est critique dans
son esprit, et même si je trouve sa position conservatrice et
déploratoire, la notion de « liquidité » avancée par Zygmunt Bauman, qui
constitue un exact pendant à la « solidité » pensée par Laplantine,
nous aide à penser les circulations et les décloisonnements
post-cartésiens, dans Identité en 2004 et Le présent liquide en 2007.
–
Mais c’est sans doute la position d’Axel Honneth qui me semble la plus
opératoire en sciences humaines, car issue d’une synthèse puissante des
remises en cause du sujet dans la seconde moitié du 20e siècle (1993).
Honneth propose la notion d’ »autonomie décentrée », ne souhaitant pas
abandonner totalement le sujet au néant du non-moi, mais ne visant pas
non plus le retour à une conception pré-structuraliste d’un moi de la
maîtrise et de la pleine conscience.
On le voit, les circulations
sont intenses entre les différents paradigmes qui s’occupent de la
question du sujet et du moi dans une perspective non cartésienne :
psychanalyse, bouddhisme et méditation, cognition sociale,
anthropologie, philosophie de l’esprit, philosophie morale. Il ne me
semble désormais plus possible d’adopter une conception egocentrée du
sujet, qui détiendrait une perspective sur ‘autre et sur le monde. Reste
à assumer cette modification épistémologique dans nos disciplines, ce
qui, en linguistique en tout cas, aussi discursive soit-elle, reste
encore largement à accomplir.
Références



