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Mandala, retrouver l’unité du monde

Qu’est-ce qu’un mandala?
C’est un monde unitaire. Nous sommes rarement au sein d’un monde unitaire. Au contraire, la plupart des situations où nous nous trouvons sont conflictuelles, confuses et  dysharmoniques. On entend bien des choses, on en ressent beaucoup d’autres, on est traversé par des pensées, mais sans que nous y trouvions sens… Et nous nous sentons alors comme coupé de la réalité. Nous ne la comprenons pas. Nous la sentons comme hostile, à distance.

Plus avant encore, il n’y a pas de place où l’on a le sentiment de pouvoir habiter, c'est-à-dire au sens très fondamental de possibilité d’être, de possibilité d’être ce que proprement nous avons à être. Généralement non en raison d’une seule disharmonie interne, mais aussi sous la pression d’une perspective qui s’est glacée, qui ne respecte plus rien de notre humanité, qui nous utilise. On est utilisé par les gens, les situations, tenu à distance du chant de la vie.

Tel est le sens  précis de l’immonde — qui est bien le contraire de monde, en tant qu’il en empêche la possibilité. Aussi, faut-il comprendre que le monde n’est pas un contenant où se trouveraient des choses et des vivants divers, mais une modalité qui rassemble le divers dans une unité harmonieuse. Quand il n’y a plus d’harmonie, alors règne l’immonde.

Le mot « harmonie » vient de la racine -ar*, que l’on retrouve dans notre mot « articulation »: l’harmonie est ce qui fait que les choses s’articulent ensemble unitairement.

Une harmonie qui ne nie pas les tensions
Les peintures de mandalas japonais ou tibétains montrent une possibilité de monde unitaire et harmonieux, qui intègre une tension « in-harmonique ». Refuser les tensions, n’est pas l’harmonie. Pourquoi est-ce important? Parce que la plupart du temps, on comprend la notion d’harmonie ou de mandala de façon trop idéale, c’est-à-dire comme une situation dépourvue de tensions ou de discordances. Une situation parfaite.

Cette « harmonie » n’est alors pas réelle mais l’effet d’un procédé édulcorant qui nie le chaos plutôt que de l’intégrer. On en vient donc à penser que l’harmonie résulte de l’abolition des difficultés et de la souffrance… Si on était enfin débarrassé de tout nos problèmes, ce serait le « nirvana »! Or le mandala montre le contraire: l’harmonie vient de la possibilité d’intégrer tensions et difficultés et non de les refuser. Il s’agit de déployer un monde qui ne nie pas la souffrance mais qui permette d’établir un libre rapport à elle.

Ne rien fuir
Le mandala nous montre comment ne plus fuir la vérité de chaque expérience. Telle est précisément la leçon de la méditation assise qui est la voie qui ouvre à la réalité du mandala. Le cœur de la pratique ne consiste pas à fuir quand les choses vont mal, à chercher un oasis de paix hors du tourbillon, à trouver une façon de faire céder la situation et les autres à notre volonté, mais à entrer dans l’épreuve que nous avons à traverser, pour voir naître, à partir de la difficulté elle-même, une direction.  A l’endroit même où la plupart du temps nous choisissons de ne pas nous relier à ce qui fait problème, se trouve un chemin réel. Je me souviens avec force de ce que m’a dit Francisco Varéla au moment où il ! revenait de l’hôpital pour une greffe: « les patients soit sombrent dans l’angoisse, soit refusent de se rendre compte de ce qui se passe. Mais simplement entrer en rapport avec la difficulté réelle de la situation et le risque de mourir, voilà qui est très rare. » Tel est pourtant le chemin.

Chaque fois que nous pratiquons la méditation, nous faisons naître un mandala. S’assoir permet en effet de nous ouvrir à la diversité du monde comme monde, sans attente ni préconception. L’harmonie qui s’en déploie n’est pas surajoutée à la réalité.  Nous ne tentons plus de fabriquer une situation « harmonieuse », mais nous laissons la réalité se déployer.

Totalité et entièreté: le sens de l’ordre
Lorsqu’on regarde un mandala, on ressent bien une impression d’ordre. Mais un tel ordre n’est pas totalitaire. Au lieu de contraindre le divers du réel afin qu’il rentre dans le rang, il permet au contraire que quelque chose se montre. Il y a un ordre par exemple qui fait que l’on retrouve ses affaires chez soi — et qui est juste et  beau —  . Grâce à lui, les choses ayant une place, sont visibles. Il existe un autre ordre, qui à l’inverse, nie chaque chose pour s’imposer comme ordre.

Si nous essayons de penser un peu plus philosophiquement, il faut se tourner vers une remarque décisive de François Fédier qui est un homme absolument… héroïque en ce qu’il garde ce qui fait que le monde est beau. Comment fait-il? Il pense. Il pense – dans un monde où, précisément, personne n’a le droit de penser. Vous écoutez la radio: on ne pense pas. Vous allumez la télé: on ne pense pas. Vous achetez un journal: on ne pense pas. Tout le monde parle pour simplement se contenter de répéter des généralités qui n’engagent à rien, qui ne touchent à rien. Sans vérité.

François Fédier fait cette distinction lumineuse entre entièreté et totalité qui dit la différence abyssale entre ces deux formes d’ordre.

Il y a un ordre qui va dans le sens de la totalité (et qui est en ce sens totalitaire) entendu uniquement à partir d’une comptabilité, d’une sommation comptable. Le propre du total est d‘être une somme, et donc une sommation, dont le visage le plus frappant est aujourd’hui celui de la con-sommation. A l’inverse, l’entièreté est ce qui est entièrement rassemblé dans une unité qui n’est pas forcée mais reconnue et déployée.

C’est terrible car comme notre monde dans sa sommation ne pense plus que d’un point de vue de la totalité numérique, les êtres humains sont tous désespérés puisqu’ en comparaison de la totalité, ils  n’ont rien! Mais si les êtres humains pensaient à partir de l’entièreté qui se déploie de leur propre centre, alors il découvrirait l’harmonie (même s’il nous manque – du point de vue de la sommation – toujours quelque chose). Nul n’est heureux parce qu’il a tout, mais parce qu’il sent qu’il a ce qu’il faut — que quelque chose en sa vie est suffisamment entier.

Il est très étrange de voir des gens s’activer sans cesse pour établir une situation harmonieuse. L’harmonie du mandala est perçu comme  à l’extérieur d’eux, l’objet d’une lutte qui doit être menée avec un certain acharnement pour être atteinte. Bien sûr, nous vivons tous dans des situations difficiles — manque d’amour, manque d’argent, manque de travail, manque de reconnaissance, manque d’espace, manque de logement suffisamment digne — mais le sens de la pratique implique de reconnaître d’abord le mandala de la situation où nous sommes pour apprendre à trouver la direction la plus juste pour le déployer plus avant. Il ne s’agit plus alors d’une lutte, de tenter d’apaiser une frustration, mais de laisser irradier un mouvement qui à sa propre cohérence. T! el est le changement de regard qui est au cœur de la voie.

Question – En quoi penser revient-il à traverser l’immonde?
Les gens croient que penser revient à « avoir des idées », alors qu’il s’agit en réalité de garder présent ce qui de manière brûlante est notre présent. En ce sens, la méditation est une forme éminente de « penser ». J’ai bien conscience que pour ceux qui viennent pour la première cela doit être un peu déroutant… Vous imaginiez peut-être que nous allions parler de la méditation comme d’une spiritualité, apte à nous apprendre à s’élever, à être dans l’amour, à voir les couleurs arc-en-ciel, à se tenir par la main… et moi je vous parle de l’immonde, c’est très bizarre! Si, aujourd’hui, nous ne faisons pas cet effort, nous tomberons dans cette spiritualité médiocre qui enserre les gens et les! tient loin de la résonnance du cœur vivant. Nous n’avons pas besoin de rêver à un monde meilleur, mais de vérité.


Question – Pourtant, au jour le jour, on est très bien dans cet univers de mondialisation…
C’est le propre même de notre temps que l’immonde ne soit pas visible, on vit en effet très bien dans cet immonde. D’où la nécessité de penser et de méditer. Sinon, rien de la vérité de l’immonde ne saurait apparaître. On considère tout problème comme psychologique, sans comprendre que c’est notre monde qui est atteint — comme le remarque du reste nombre de psychanalystes tel Charles Melman dans son livre L’homme sans gravité (même si, à mon sens, son analyse est bien trop courte). Une fois que l’on voit ce qui est empêché en notre être, on peut être plus libre. Autrement dit, impossible de parler du mandala sans penser ce qui l’empêche, sinon on prend le mandala pour un parc d’attraction.

Question – Je comprends bien la totalité, le tout, mais à quoi reconnaît-on l’entièreté?
Le fait d’abord que ce soit harmonieux, unitaire, qu’il ne manque rien. La phrase: « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » – ne peut être comprise du point de vue de la totalité mais seulement de l’entièreté.

C’est très important si l’on veut avoir une entente corporelle de notre être: votre corps est entier ; vous ne pouvez pas dire que votre corps est total! Le français est ici très clair et très parlant. Ainsi, on peut dire: je suis entièrement dans mon corps, mais on ne peut pas sommer le corps. Le sentiment de son entièreté ne dépend d’aucune comptabilité, mais d’une manière d’y être pleinement.

Question – Et qu’en est-il du centre?
Il faut distinguer « se prendre pour le centre du monde » et « être au centre de sa vie ».  Dans le premier cas on parle d’un centre fermé, dans l’autre cas on est complètement en rapport à son environnement. Le cœur du mandala est un centre ouvert.

Question – Peut-on dire cette différence par les formules: « être centré sur soi » et « être centré en soi »?
C’est une très belle manière de le dire. Toute la pensée du mandala est d’arriver à comprendre que l’environnement faite partie de nous. Mon corps est mon esprit, mais mon environnement aussi.

Question – En quoi les peintures de Mondrian ont-elles leur place dans un livre sur le Mandala?
Chez Mondrian, le jeu des couleurs, le rythme des lignes fait ordre et désordre, dans une unité réelle. Le tableau n’est pas un morceau de monde – un paysage, un visage, une nature morte — il montre le « rien » en tant qu’il chante. Le seul point un peu singulier c’est que le centre n’est pas axé de la même manière. Alors que dans un mandala traditionnel, on le voit à un endroit précis, dans un tableau de Mondrian le centre est nulle part et en même temps partout — nous ne sommes pas privé de centre. Il faut réussir à voir que si dans un tableau de Mondrian, le centre n’est plus au milieu de sa toile, il n’est pas inexistant à la différence de la plupart des situations où nous vivons.

Le summum de cette privation est le supermarché ou le centre commercial. Dans un centre commercial vous n’avez aucune place, le propre même d’un tel non-lieu est que personne n’a de place.

Question – Qu’est-ce que vous avez contre le monde actuel?

Il n’y a pas de monde actuel. Il y a nécessairement, en toute situation, une tension entre l’immonde et le monde ; l’immonde est ce qui empêche le monde, et traverser  l’immonde, c’est faire qu’il y ait monde. On ne peut pas faire autrement qu’être au cœur du chaos. Chögyam Trungpa disait ainsi qu’un mandala est un « chaos ordonné ». Il n’y a donc pas d’un côté le monde et de l’autre l’immonde ; le monde est un rapport soutenu à l’immonde!

Un enseignement donné au Théâtre du Gymnase, le 24 novembre 2010 à l’occasion de la sortie du livre "Mandala, retrouver l’unité du monde" aux éditions du Seuil.

Fabrice Midal