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À quoi nous sert encore la culture ? La méditation au secours de la culture

Éducation et culture

Je vais dans quelques semaines animer un séminaire avec Hadrien France-Lanord, où je me consacrerai à expliciter le sens de la culture. J'ai voulu, dans cette lettre, partager avec vous dès à présent quelques éléments de la réflexion que j'y développerai.

Depuis sa création, l'École occidentale de méditation tente d'être fidèle au sens même du terme « école » — le temps de cette liberté où l'on peut réellement entrer en rapport avec son existence. Tout séminaire dans l'École est conçu dans ce dessein : être l'espace d'une authentique éducation. Permettre à chacun de trouver de quoi être davantage lui-même.
Mais que veut dire éducation ?
Dans l'allégorie de la caverne, Platon pense l'éducation comme un retournement complet de tout notre être. Les prisonniers de la caverne sont attachés et ne voient que des ombres. Par l'éducation, on les aide à sortir de la caverne pour qu'ils soient exposés à la lumière du jour et voient les choses dans leur pleine vérité. L'éducation est ainsi pensée comme ce qui permet de sortir des apparences qui nous égarent pour toucher ce qui est vrai.
Pour entendre ici le sens de la vérité, il suffit de penser à l'état où nous serions si l'un de nos proches était accusé d'un crime. Savoir qu'il est en vérité innocent nous soulagerait sur le champ.
Toute expérience de culture, au sens véritable du terme, vise à cette élévation tout à fait singulière de l'être humain hors de ce qui est faux, contingent, erroné pour toucher à une vérité. Une vérité non pas formelle, scientifique, abstraite, mais qui nous concerne, qui nous meut, qui nous éveille.
C'est cette expérience dont témoigne par exemple Henri Michaux dans Face à ce qui se dérobe : « J'oubliais le vieil homme, les années, tout ce qu'elles ont apporté de médiocre, de réduit, j'oubliais le mesuré. »
Or, pour Platon, cette éducation vise à permettre d'établir une société humaine plus juste — une société qui ne soit pas soumise à l'arbitraire et à la violence.
L'enjeu du séminaire sera de présenter et d'explorer le sens profond de l'éducation et de la culture, aujourd'hui si mécomprises et malmenées.
Il suffit d'allumer la télévision ou de lire le journal pour en faire l'épreuve. Dans notre monde, tout est rabattu à l'ordre social de l'actualité et à l'ordre de la pure gestion. L'un n'allant en réalité pas sans l'autre.

Les quatre grandes mécompréhensions sur le sens de la culture

Dès qu'on essaie de creuser la question plus avant, on voit quatre grandes mécompréhensions de ce qu'est la culture. Tant qu'elles n'ont pas été levées, il est impossible de comprendre quoi que ce soit à ce qu'est la culture.

Premièrement, la culture est considérée comme quelque chose d'accessoire par rapport à l'ordre économique et gestionnaire qui seraient eux plus essentiels, parce que plus « réels ». C'est évidemment une grave erreur — l'être humain n'est pas qu'un agent économique !

Deuxièmement, la culture apparaît comme un ensemble passéiste de références antiquaires (pour reprendre le mot de Nietzche). Or, cette perspective ne dit rien de la culture véritable qui est la possibilité d'accomplissement profond de notre propre être ici et maintenant. Le temps de la culture est le présent, non le passé ! Même une sculpture aussi ancienne qu'une déesse grecque n'a de sens qu'en tant qu'elle nous éveille, là, maintenant, dans notre présent – non comme un élément de culture antique.

Troisièmement, la culture semble une sorte de distinction élitiste et sociale. Il faudrait avoir de la culture pour se distinguer de la masse. Cette entente est complètement grotesque ! Il suffit de penser à tous les grands artistes du xxe siècle pour voir aussitôt que chacun d'eux a été en marge de toute institution, de toute élection sociale. De Cézanne, qui vit comme un paysan à Aix-en-Provence, à Jean Dubuffet qui s'est tourné vers l'art des fous, on voit bien que les artistes ont vécu, travaillé et œuvré en retrouvant une simplicité originaire neuve et vivante.

Quatrièmement, la culture est rabattue sur le « culturel ». J'appelle culturel : l'industrie du divertissement généralisé. Dans cet horizon, on va voir une exposition parce que cela se fait, parce qu'on en parle dans les journaux, parce que c'est bien de pouvoir dire ensuite : « On “s'est fait” cette exposition. » Et le seul critère de vérité semble être le fait qu'un million de visiteurs y soient venus, mais on ne se demande pas du tout si elle a aidé des êtres humains à devenir plus humains, si elle a aidé à faire que la société soit une société plus juste, si elle a été un véritable acte politique au sens profond qui est celui de rassembler les êtres humains dans un vrai dessein. Aujourd'hui, ces questions n'apparaissent même plus comme des questions qu'il est légitime de poser… N'est-ce pas effrayant ? Tout est ramené à du « calculable », or l'ordre de la culture authentique nous ouvre précisément à ce qui, en l'humain, se situe hors de tout calcul.

Ces quatre confusions sur le sens de la culture rendent inaudible ce qui s'y joue. Presque toutes les discussions, prises de parole, débats sur ce thème sont, pour cette raison, confuses. Elles croient défendre la culture, alors qu'elles participent de la manière dont cette dernière est malmenée.

Refuser d'être un rouage de la machine économique

Éduquer un enfant c'est le faire advenir à sa propre humanité, lui montrer qu'il peut apprendre à penser par lui-même, à former son goût, à devenir plus humain. Il sort ainsi de l'immédiateté de ses sentiments et de ses conceptions pour rejoindre l'humanité. La culture lui permet ainsi dans le même mouvement de devenir plus authentiquement lui, et d'être un citoyen réellement concerné par le bien commun.

Or, dans notre monde, nous sommes en train de perdre cette entente qui devrait être évidente, au profit d'une perspective où l'éducation est vue comme l'adaptation d'un être humain à l'économie de marché. Sur ce point, la fameuse phrase de Nicolas Sarkozy concernant la formation de la guichetière est très révélatrice. Pour lui, celle-ci n'a pas besoin de lire La princesse de Clèves, car ce qui compte, c'est juste l'efficacité technique qu'elle pourra avoir dans son poste. Or, n'est-ce justement pas l'inverse qui compte ? Est-ce que penser que la guichetière ne peut pas avoir rapport à La princesse de Clèves ce n'est pas détruire la possibilité qu'un être humain puisse s'accomplir dans son travail et dans sa vie ?
N'est-ce pas réduire les êtres humains à de simples rouages d'une machine qui les dépasse, alors que la culture leur donne la possibilité d'habiter leur humanité profonde.

La culture n'est pas un truc d'intello

Je viens d'une famille très modeste et mes parents n'avaient aucun rapport à l'art. Un jour, mon père a reçu en cadeau des places pour aller écouter un concert. Il en a parlé le soir à table et je me rappelle mon insistance pour le convaincre d'y aller ensemble. Je me souviens d'avoir été baigné dans un bonheur incomparable – je me rappelle le sentiment d'avoir ce jour-là enfin touché la rive de la vraie vie.

Cette expérience peut prendre de nombreuses formes selon chacun. Lors du séminaire, nous allons essayer de montrer que cela n'est pas une expérience intellectuelle, élitiste, culturelle, mais une expérience toute simple qui élève, qui guérit en un sens, dans la mesure où guérir veut dire à l'origine prendre soin de, avoir égard à. La culture est un soin porté à l'humanité en nous.
En ce sens, nous écouterons de la musique, entendrons des textes… nous tâcherons de faire ensemble l'expérience réelle de ce qu'est la culture.

En relisant la République, j'ai été frappé par la manière dont Platon, réfléchissant sur le sens de l'éducation et de la politique, insiste sur la place à donner à la musique. Celle-ci est pour lui un élément essentiel alors que pour nous aujourd'hui, elle est un divertissement. On va au concert pour passer un bon moment, pas pour s'éduquer et fonder à neuf le politique.
Aller écouter un candidat à l'élection présidentielle en meeting semble être un acte politique plus conséquent que d'aller écouter un concert ! Il n'est pas du tout certain que cela soit vrai.
La manière dont les jeunes s'identifient à la musique qu'ils écoutent, la manière dont elle participe pour eux de leur identité et les aide à définir ce à quoi ils aspirent, témoigne que pour eux, elle n'est pas une sorte de plaisir esthétique. Elle construit leur existence. Nous pourrions bien sûr débattre pour savoir si toutes les musiques se valent ici et à quoi elles invitent, mais cela est une autre question. Ce qui m'intéresse ici c'est que, pour eux, la musique est centrale dans leur éducation, c'est pour eux, une manière d'advenir à ce qu'ils sont, de les faire appartenir à une communauté.

« Foutez-vous la paix » pour vivre l'expérience réelle de la culture

Le fait d'avoir beaucoup travaillé depuis plusieurs mois à déployer le sens de « foutez-vous la paix » – comme ce geste où l'on arrête de chercher à tout maîtriser et où l'on s'en remet à la manière dont la vie ne cesse de donner – m'a beaucoup aidé à préparer ce séminaire et à mieux comprendre le sens réel de la culture.

Quand les gens me parlent de la manière dont une œuvre d'art les a transformés, ils témoignent de la manière dont cela s'est produit, souvent par hasard, sans l'avoir cherché. Ils se sont foutus la paix.
Or, nous croyons que le rapport à la culture implique d'avoir des connaissances, un mode d'emploi et nous n'arrivons pas à faire confiance à l'expérience simple et nue que nous faisons. Nous ne savons plus comment avoir un rapport simple, vivant, heureux à la culture. Elle nous intimide, elle nous paraît abstraite, étrangère, loin de nos préoccupations « réelles ».

Nous croyons par exemple que le rapport à la culture vise à augmenter notre « culture générale » : parler correctement français, ne pas faire de fautes d'orthographe, avoir quelques références… Mais tout cela n'est pas du tout important. Au contraire : lisez Platon ou Rilke, non pour avoir de la culture générale mais parce que cela vous élève, vous transporte, vous permet de vivre, de mieux vivre, vous guérit, vous enthousiasme, vous sauve !
« Foutez-vous la paix » — renoncez à cette idée d'une culture générale qu'il faudrait apprendre, abandonnez un système de normes qu'il faudrait suivre.

Il faut ici faire une précision. Depuis que je parle de foutez-vous la paix, certains comprennent exactement le contraire de ce que j'ai voulu dire. Il ne s'agit pas de renoncer à avoir des exigences. Bien sûr qu'il faut parfois se forcer à méditer, à travailler, à faire des efforts. Il faut parfois lire un texte difficile, qui ne nous parle pas d'emblée, pour sortir de sa zone de confort. Mais ces efforts, faites-les parce que cela vous aide vous, parce que cela fait sens pour vous à ce moment-là de votre existence. Il est bon de se forcer à faire ce qui est important.
Foutez-vous la paix — ne soyez pas intimidé par une œuvre, ne croyez pas que vous n'êtes pas à la hauteur, ne limitez pas votre aspiration !
Foutez-vous la paix — partez de là où vous êtes, de ce qui vous parle là maintenant ! Ne cherchez pas à être intelligent, vous l'êtes déjà, et d'autant plus que vous ne chercherez pas à l'être.
Mais ne renoncez pas.

Le véritable travail consiste donc à pouvoir être dans l'état où je peux me foutre la paix ! Voilà ce qu'est la culture. Je regarde ce tableau, je lis ce livre parce qu'ils m'aident à me foutre la paix, c'est-à-dire ici à revenir à mon cœur, à habiter exactement là où je suis. La culture nous permet tout simplement d'exister enfin ! Et c'est un bonheur profond.
Je ne me fous pas la paix en restant dans mon lit ! Je me fous la paix en revenant à la source de la vie qui jaillit en moi. La culture nous permet ce geste, parce qu'elle nous aide à sortir d'un rapport étroit à nous-mêmes, un rapport nuageux, terne, fatigué, habituel, mécanique.

La méditation au secours de la culture     

Qu'est-ce qui peut aujourd'hui sauver la culture, montrer qu'elle n'est pas un truc d'intello, qu'elle n'a rien à voir avec le culturel bobo ?
La méditation !
La méditation est à même aujourd'hui de sauvegarder le sens originaire de la culture, car elle nous apprend à nous foutre la paix et à vivre au présent — qui est la seule dimension où la culture trouve son assise.
Revenir au lieu précis où la pensée, où l'œuvre d'art, où la parole œuvrent vraiment.
Mais en retour, si la méditation sauve la culture — la méditation a besoin d'une culture. Il faut en effet que la méditation débouche sur une manière d'instituer un espace pour que les êtres humains soient ensemble, pour les aider à vivre, à travailler, à se marier, à mourir.
La méditation se vit dans le fait d'être ensemble, dans le fait de nous permettre de nous retrouver pour de bon, de nous ouvrir au monde… non comme cette technique qui pourrait, dit-on, nous rendre calmes !

Voilà la raison d'être de l'École occidentale de méditation.
Extérieurement, l'École semble être un endroit pour apprendre des techniques de méditation mais si tel était le cas, les gens ne resteraient qu'une année ou deux ans et repartiraient une fois la « technique » acquise.
Or, nous sommes à présent une large communauté. Pourquoi ?
Parce que les membres de l'École y découvrent une culture authentique qui les aide à vivre l'esprit de la pratique au quotidien, dans les divers moments de leur journée, dans les diverses étapes de leur vie.
Ils découvrent que la méditation n'est pas une technique à adopter quelques minutes dans sa journée, mais une manière de transformer complètement notre rapport à tout, absolument à tout.
Ainsi, être membre de l'École ne signifie pas apprendre une suite d'informations ou une technique, mais bien découvrir comment la méditation sauve le sens profond de la culture, de l'éducation, du bonheur d'être un être humain en relation à d'autres êtres humains. On ne devient donc pas membre pour consommer des cours ou des spectacles, mais pour faire l'épreuve de ce que signifie vivre ensemble dans une communauté et œuvrer ensemble à ce qu'un monde, institué par une culture authentique, puisse exister.
Dans l'École, chacun suit son chemin comme il l'entend et je trouve cela très important. Par exemple, il y a des personnes qui n'ont pas le temps, la possibilité ou le désir de participer à des séminaires, mais qui sont néanmoins membres, car ils veulent participer à cette œuvre commune et aider à ce que ce monde existe… Que cet engagement puisse exister est formidable et soutient toute l'école ! C'est grâce à leur soutien que nous pouvons inviter à nos séminaires tant de jeunes — et j'aimerais pouvoir faire beaucoup plus.

Je n'ai donné ici que quelques pistes de ce qui va constituer le séminaire. Le propre d'un séminaire, c'est qu'on ne sait pas d'avance ce qui va se passer, tout naît en effet de la rencontre et du travail en commun, de l'articulation de ma voix et de l'enseignement que va donner Hadrien à partir du texte de Heidegger sur l'habitation poétique de l'homme, et de ce que nous allons écouter comme musique grâce à Anna Göckel, ainsi que de la lecture des poèmes et de la participation de chacun… c'est cela aussi la culture.

En savoir plus sur ce séminaire

Fabrice Midal Ecole Occidentale de Méditation